L’humanisme dans les diverses régions de Suisse
Auteur(s): Kevin Bovier (deutsche Übersetzung: Clemens Schlip). Version: 15.07.2026.Aux XVIe et XVIIe siècle, la Confédération compte treize cantons après l’admission de Bâle et de Schaffhouse en 1501, puis d’Appenzell en 1513; à cela il faut ajouter, dans le cadre de cette introduction, les pays alliés qui étaient étroitement liées aux cantons confédérés par des traités (les Ligues grisonnes, l’abbaye et la ville de Saint-Gall notamment) ainsi que les bailliages communs administrés ensemble par plusieurs cantons (par exemple la Thurgovie) et les territoires soumis à certains cantons confédérés et à des pays alliés. Le mouvement humaniste n’est pas présent de manière uniforme sur tout le territoire. Les cantons ruraux, notamment ceux dits «primitifs» (Uri, Schwytz, Unterwald), sont moins concernés par l’activité intellectuelle des humanistes (il y a des exceptions, comme Albert de Bonstetten à Einsiedeln), qui se concentre surtout dans les villes. De nombreux facteurs expliquent cet état de fait: les villes s’insèrent dans un réseau européen de commerce et d’échanges en tout genre, ce qui facilite les communications entre humanistes (par lettres) et leurs déplacements; les hautes écoles, qui forment l’élite intellectuelle, religieuse et politique, se trouvent pour la plupart dans les centres urbains; les humanistes se soucient aussi d’avoir accès aux imprimeries réputées, qui ont besoin d’un réseau efficace pour se procurer du papier et envoyer leurs livres dans les foires (en particulier celles de Francfort); les mécènes et les lecteurs des humanistes se trouvent avant tout dans les villes, qu’il s’agisse de seigneurs, de magistrats, de juristes ou de prélats. Quant aux humanistes qui viennent de régions rurales, ils font carrière ailleurs: c’est par exemple le cas de Glaréan, né à Glaris, mais dont l’activité s’est concentrée à Paris, à Bâle et à Fribourg-en-Brisgau. Les Grisons (où seule Coire peut vraiment être considérée comme un centre urbain d’importance) se distinguent parmi les zones essentiellement rurales, avec la présence de l’humaniste Simon Lemnius et de nombreux pasteurs formés aux humanités (Johannes Comander, Johannes Blasius, Nicolaus Artopoeus, Jachiam Bifrun, Ulrich Campell, Johann Pontisella, Johannes Fabricius Montanus).
Dans cette introduction, nous examinerons la situation de l’humanisme sur tout le territoire suisse, ou du moins dans les régions où l’activité humaniste est attestée. Certains de ces lieux ont accueilli un grand nombre d’humanistes tout au long des XVIe et XVIIe siècles, favorisant une activité intellectuelle constante (Bâle, Zurich, Genève). Ailleurs, la présence humaniste fut plus aléatoire (Fribourg, Jura, Tessin) ou fortement conditionnée au travail d’un grand personnage en particulier (par exemple Vadian pour la ville de Saint-Gall). Nous tenterons ici de relever les spécificités de l’humanisme propres à chaque région.
Par commodité, nous diviserons ici la Suisse par régions linguistiques, malgré le bilinguisme de certains cantons ou territoires. Nous traiterons d’abord, pour utiliser des dénominations contemporaines, de la Suisse «alémanique», puis de la Suisse «romande» (où les dialectes franco-provençaux étaient en fait plus répandus que le «bon» français), et enfin de la Suisse italienne et romanche. Il faut cependant noter que le découpage linguistique de l’époque n’est pas strictement identique à celui d’aujourd’hui. Le canton de Fribourg, bien plus germanophone qu’aujourd’hui, prend donc place ici dans la première section. En Valais, la répartition des langues est plus équilibrée, mais l’allemand domine à Sion et à Sierre notamment, de sorte que nous rangeons le Vieux-Pays parmi les territoires germanophones.
Une liste des principaux humanistes par région est disponible ailleurs sur ce portail.
- Suisse alémanique (Confédération des treize cantons et autres régions essentiellement germanophones)
Bâle
S’il ne fallait mentionner qu’une place forte de l’humanisme en Suisse, ce serait Bâle. La ville rhénane fut la porte d’entrée de l’humanisme en Suisse, grâce à la tenue du dix-septième concile œcuménique (1431-1449) et au passage d’Enea Silvio Piccolomini, le futur pape Pie II. La longue durée du concile permit en effet aux Bâlois d’entrer en contact avec les humanistes italiens, d’apprécier leur éloquence et leur amour des belles lettres. Piccolomini promut l’humanisme au nord des Alpes et fut un exemple pour les premiers humanistes suisses, par exemple Niklaus von Wyle (d’Argovie) et Albert de Bonstetten (d’Uster). Une école de théologie, le Studium generale, fut créée pour les clercs du concile. Cette institution fut étendue par l’antipape Félix V (Amédée VIII de Savoie) aux quatre facultés et pouvait attribuer des grades. Après le concile, les Bâlois sollicitèrent et obtinrent un privilège universitaire auprès de Piccolomini, devenu entre-temps le pape Pie II. L’université fut ainsi inaugurée en 1460. L’université connut une brève période de prospérité avant les guerres de Bourgogne (1474-1477) puis de Souabe (1499), l’arrivée de la peste à Bâle (1502) et la concurrence des universités allemandes. L’entrée de Bâle dans la Confédération en 1501 provoqua un départ massif des professeurs et des élèves. La Réforme faillit lui donner le coup de grâce en provoquant une nouvelle fuite des cerveaux (des savants catholiques comme Glaréan partirent avec leurs étudiants à Fribourg-en-Brisgau) et en créant de nouvelles hautes écoles réformées, par exemple à Zurich, qui concurrencèrent l’université dans le domaine de la formation en lettres et en théologie. Mais en fin de compte, la Réforme lui a donné un nouvel élan et une dimension européenne.
L’arrivée des imprimeurs à Bâle fut favorisée par la tenue du concile, la présence d’une fabrique de papier et la circulation des marchandises sur le Rhin. Dans un premier temps, l’imprimerie fut au service de la pensée religieuse traditionnelle: les diocèses avaient besoin de bréviaires et de missels et les couvents devaient pourvoir leurs bibliothèques. Les imprimeurs (souvent eux-mêmes venus d’autres pays) firent appel à l’expertise d’érudits étrangers, qui travaillaient pour eux comme correcteurs, notamment. De passage au début, les imprimeurs finirent par s’installer en ville, à se naturaliser et même à fonder des dynasties: c’est le cas des Petri, Froben et Amerbach. Avec eux la production se diversifia, même si les écrits religieux restèrent prépondérants (Bibles latines, pères de l’Église, recueils de droit ecclésiastique, etc.). Au côté de cette première génération d’imprimeurs se tinrent des intellectuels venus de l’étranger comme Johannes Heynlin, Sebastian Brant, Jakob Wimpfeling, Johannes Geiler de Kaisersberg ou encore Johannes Reuchlin, qui firent le lit de l’humanisme en encourageant l’étude de la Bible et des pères de l’Église, en stimulant l’édition de textes et en accroissant les fonds des bibliothèques. Ces humanistes étaient toutefois tournés vers l’Empire, et certains d’entre eux (comme Brant) étaient même hostiles à l’entrée de Bâle dans la Confédération, y voyant une atteinte à l’unité de l’Empire et une trahison envers l’empereur.
Mais ce qui fit définitivement de Bâle la ville humaniste par excellence, c’est l’arrivée d’Érasme de Rotterdam et d’Oecolampade, tous deux attirés par la présence de l’imprimeur Johannes Froben, dont le fils, Jérôme, était le premier Bâlois à être né confédéré. Le cercle est complété par les fils de Johannes Amerbach (Bruno, Basile et Boniface), originaire de Franconie, et par une ribambelle d’érudits étrangers venus notamment d’Alsace voisine (Conrad Pellican, Beatus Rhenanus, Wolfgang Capiton).
Le triomphe de la Réforme à Bâle en 1529 provoqua les départs d’Érasme et de Glaréan, notamment (le premier nommé y revint plus tard). Malgré ces pertes, le mouvement réformé mené par Oecolampade put faire perdurer la culture humaniste dans la ville. Le passage à la Réforme fit que Bâle se tourna davantage vers les villes suisses de même confession, même si sa position entre luthéranisme et Réforme resta longtemps peu claire. En raison de cette position peu dogmatique, de nombreux protestants d’Italie et de France se réfugièrent à Bâle, même si certains d’entre eux (par exemple les antitrinitaires Lelio et Fausto Sozzini) défendaient des conceptions peu conformes à la doctrine réformée. Cette tolérance ne s’appliquait toutefois pas aux anabaptistes, qui furent exterminés dans la campagne bâloise en 1530-1531. L’intérêt de certains érudits pour l’Islam n’était pas non plus vu d’un bon œil par les autorités. La Réforme fut aussi à l’origine d’une réorganisation du système éducatif. L’université rouvrit ses portes en 1532 avec des statuts renouvelés qui soulignaient son appartenance à la confession réformée. L’une des caractéristiques de l’humanisme bâlois est sa tradition hébraïsante représentée par Heynlin, Reuchlin, Capiton et Pellican. À partir de la fin du XVIe siècle, la dogmatisation de la Réforme à Bâle mit un coup de frein à l’humanisme, même si la production intellectuelle continua, par exemple avec Theodor Zwinger. Dans ce contexte, l’imprimeur Pietro Perna, dont l’officine joua un rôle important à Bâle dès 1558, fut brièvement emprisonné pour avoir publié des écrits de Sébastien Castellion sans les avoir soumis à la censure au préalable. On peut encore mentionner, pour cette deuxième moitié du XVIe siècle, les travaux historiographiques de Christian Wurstisen, personnage incontournable de Bâle, puisqu’il y fut non seulement professeur de mathématiques et de Nouveau Testament, recteur et bibliothécaire à l’université, mais également chancelier.
Zurich
Il est indubitable que l’humanisme bâlois eut une influence sur la réforme zurichoise. La ville avait cependant accueilli des représentants du premier humanisme au XVe siècle déjà: ce sont les Hemmerli, Bonstetten et von Wyle. L’humanisme s’installa définitivement sur les bords de la Limmat à partir de la défaite de Marignan, qui marqua la fin de la politique de grande puissance des Confédérés. L’érudit lucernois Oswald Myconius, enseignant au Grossmünster (1516), et Ulrich Zwingli, qui y fut curé (1519), furent les deux principaux promoteurs de l’humanisme à Zurich. Zwingli mena d’importantes réformes de l’Église, de l’État et de la société, permettant ainsi à Zurich de devenir un haut lieu de l’humanisme. Il fut soutenu par des érudits comme Jacob Ammann, Konrad Grebel, Heinrich Bullinger, Conrad Pellican et Theodor Bibliander. En privé, il n’hésitait pas à lire Platon avec ses étudiants et appréciait la pensée des humanistes néoplatoniciens. Sa bibliothèque contenait les œuvres de science naturelle d’Aristote, Pline l’Ancien et Strabon. En 1523, il publia ses réflexions sur l’éducation des jeunes gens. Sa Prophezey, créée en 1525, permit de former de nombreux pasteurs et fut le prototype de beaucoup d’académies en Suisse, en France et aux Pays-Bas. Elle permettait notamment aux élèves d’acquérir de solides connaissances dans les trois langues sacrées (latin, grec et hébreu). Avant de la fréquenter, les élèves apprenaient les rudiments à l’école allemande, puis étudiaient aux écoles latines du Grossmünster et du Fraumünster pour se préparer aux études supérieures. Les pièces de théâtre de divers auteurs antiques étaient mises en scènes (par exemple Térence, Aristophane ou encore une adaptation de l’Iliade d’Homère). Rudolf Gwalther, quant à lui, fut l’auteur d’un drame biblique en latin (Nabal).
L’imprimerie de Christoph Froschauer l’Ancien, arrivé à Zurich en 1515, joua un rôle prépondérant dans la diffusion de la pensée zwinglienne. La génération suivante d’humanistes réformés, représentée par Conrad Gessner, Josias Simler, Rudolf Gwalther ou encore Ludwig Lavater continua de faire fructifier l’héritage de Zwingli. À Zurich, l’humanisme prit des formes plus «patriotiques» qu’à Bâle, par exemple dans certains poèmes de Gwalther ou dans les réflexions politiques autour du mercenariat, des pensions, de la fin de la suprématie militaire confédérée et de la séparation de la Confédération en deux blocs confessionnels.
Certains humanistes zurichois s’intéressèrent aussi aux sciences naturelles, en particulier Gessner (ouvrages de botanique et de zoologie) et Simler (traité consacré aux Alpes). Sur le plan théologique, l’antistès du Grossmünster était le garant de l’orthodoxie réformée: après Zwingli vinrent Heinrich Bullinger, Rudolf Gwalther, Simon Sulzer et Johann Jakob Grynaeus; ils étaient soutenus par les enseignants du Grossmünster (Jacob Ceporin, Peter Kolin, Pellican, Gessner…). Malgré une certaine rigidité dogmatique menant notamment à la persécution des anabaptistes, cette période représenta un apogée culturel pour la ville.
Au XVIIe siècle, le dogmatisme réformé se renforça au détriment des valeurs humanistes. Les Zurichois admirent notamment la doctrine calviniste de la prédestination. La Prophezey prit le nom de Carolinum et accueillit une classe de philosophie. Le cursus fut complété en 1601 par le Collegium humanitatis, prérequis de deux ans aux études théologiques. Alors qu’au siècle précédent Zurich accueillait des enseignants non zurichois comme Myconius et Pellican, à partir de 1611, le corps enseignant ne compta plus que des bourgeois de Zurich.
Berne
L’humanisme semble avoir été moins présent à Berne qu’à Bâle et à Zurich. Toutefois, l’apprentissage du latin était déjà une préoccupation des autorités bernoises au Moyen Âge: des écoles latines existaient dès les XIIIe-XIVe siècles à Berne même, à Berthoud et à Thoune. Des recteurs de formation universitaire dirigèrent l’école latine de Berne dès le XVe siècle: Heinrich Wölfli dit Lupulus, Jakob Fullonius, Michael Rötlin dit Rubellus, Valerius Anshelm et, un peu plus tard, Nicolaus Artopoeus, qui légua sa bibliothèque à la ville. Au moment de la Réforme (1528), fondée sur les dix thèses de la dispute de Berne de 1528 et sur les décisions synodales de 1532, une haute école basée sur le modèle de la Prophezey zurichoise fut installée dans l’ancien couvent des cordeliers. Cette école fut réorganisée en 1548. Peu après la conquête du Pays de Vaud (1536) par les Bernois fut fondée, suivant le même modèle, l’Académie de Lausanne (1537), dont il sera question plus loin. Un courant luthérien incarné par Sebastian Meyer et Simon Sulzer (pasteur et professeur de théologie à la haute école) était actif à Berne, mais il finit par disparaître avec l’affermissement du courant réformé (surtout après l’adoption de la Confession helvétique postérieure) dans la seconde moitié du siècle.
Sur le plan culturel, les Bernois appréciaient déjà les chroniques et l’histoire depuis le bas Moyen Âge, tout comme le théâtre (pièces de carnaval et drames scolaires) et la musique. Celle-ci était très pratiquée à la maîtrise de Saint-Vincent jusqu’à la Réforme, et ses représentants étaient par exemple Johannes Wannenmacher (qui était en contact avec plusieurs humanistes, comme Pierre Falck, Glaréan ou encore Zwingli) et Cosmas Alder (auteur plus tard de motets en latin, par exemple sur la mort de Zwingli). Écartés à l’arrivée de la Réforme, le chant d’assemblée et la musique municipale firent leur retour en 1558.
Parmi les humanistes importants de Berne, on mentionnera (outre les recteurs cités plus haut) Cosmas Alder, déjà évoqué, qui assuma diverses charges administratives et composa des hymnes sacrés sur des textes de Wolfgang Musculus (un Lorrain devenu professeur à la haute école de Berne); Valerius Anshelm, chroniqueur, recteur de l’école latine et médecin de la ville; ou encore Berchtold Haller, ancien prêtre et chanoine, qui contribua à diffuser la Réforme à Berne avec le soutien du prédicateur Franz Kolb. À Berne, l’humanisme est donc fortement lié à la Réforme, mais aussi à l’État: la connaissance du latin et le vif intérêt pour la géographie sont exploités sur le plan politique, Berne ayant des ambitions territoriales affirmées. C’est ainsi qu’une carte et une chorographie du territoire bernois est élaborée grâce aux efforts communs du conseiller Niklaus Zurkinden, du médecin Thomas Schöpf et d’autres collaborateurs dans les années 1560-1570. Quant à l’activité typographique, elle est bien plus modeste qu’à Bâle et à Zurich et ne commence qu’avec l’officine de Matthias Apiarius en 1537.
Disons encore un mot de Bienne, qui ne faisait pas encore partie du canton de Berne (la ville y fut rattachée en 1815), mais était un pays allié de la Confédération placé sous l’autorité temporelle du prince-évêque de Bâle. La ville passa à la Réforme en 1528 grâce à l’activité de son curé Thomas Wyttenbach (1472-1526), qui était en contact avec Zwingli. À cette période est attestée une école latine dirigée par le diacre de l’église Saint-Benoît. Au siècle suivant y enseigna Jakob Rosius (1598-1676), pasteur, professeur de latin et mathématicien.
Fribourg
À Fribourg, le mouvement humaniste fut freiné par la situation économique difficile, causée par l’effondrement des industries textiles et de la tannerie. De plus, la ville ne comportait ni haute école (l’université fut fondée en 1889 seulement), ni imprimerie (la première s’installa en 1585), ni grande foire aux livres. Quant à l’école latine, active depuis le XIIe siècle, elle n’était accessible qu’aux bourgeois les plus riches. Comme le collège des jésuites ne fut fondé qu’en 1582, l’enseignement supérieur ne pouvait être suivi qu’en privé, dans une école cathédrale ou encore dans une université étrangère. L’accès aux livres était limité, puisque seuls les communautés religieuses et quelques laïcs en possédaient.
Les premiers Fribourgeois à être entrés en contact avec la culture humaniste étaient donc des étudiants partis s’instruire dans les universités étrangères, principalement en France et dans le Saint-Empire romain germanique. L’université de Bâle était la plus fréquentée en raison de sa proximité, mais cela changea à l’arrivée de la Réforme dans cette ville en 1529. Les Fribourgeois allèrent désormais étudier à Fribourg-en-Brisgau, où enseignait Henri Glaréan, très lié avec l’avoyer de Fribourg Pierre Falck (1468-1519).
Falck est généralement désigné comme la pierre angulaire du mouvement humaniste à Fribourg. Ses intérêts pour la culture antique, sa carrière politique de premier plan et ses nombreux contacts avec les humanistes de Suisse et de l’étranger en faisaient un mécène idéal pour les Fribourgeois désireux d’embrasser la culture savante de l’époque. Il serait néanmoins exagéré de parler de «cercle humaniste» autour de Falck. Fribourg n’était pas pour autant une terre hostile à l’humanisme, puisque des humanistes étrangers y séjournaient et que certains membres de la bourgeoisie (ceux qui ne s’étaient pas convertis à la Réforme) partis suivre les studia humanitatis y revinrent pour occuper des fonctions importantes.
Après la mort de Falck en 1519 et jusque dans les années 1530, Fribourg accueillit des humanistes de passage; mais leurs sympathies pour la Réforme les empêchèrent de s’y installer durablement. Les tensions confessionnelles de cette période reléguèrent les idées humanistes au second plan. Il fallut attendre la seconde moitié du siècle pour voir un renouveau dans ce domaine, quand les frontières confessionnelles eurent été fixées: il s’agit alors d’un humanisme catholique.
À partir de la fin des années 1560, le prévôt Pierre Schneuwly s’efforça de réformer l’école latine en net déclin. Il en révisa plusieurs fois le plan d’études et tenta d’attirer à Fribourg des maîtres nombreux et compétents. Son action permit d’ailleurs l’arrivée des jésuites, en particulier de Pierre Canisius, et la fondation du collège Saint-Michel. Autour de Schneuwly semble s’être constitué un groupe d’humanistes attachés au renouveau culturel apporté par la Réforme catholique, comme le curé de Fribourg Sébastien Werro et le chancelier Guillaume Techtermann. Schneuwly parvint en outre à faire venir l’imprimeur Gemperlin à Fribourg, ce qui stimula la production de livres; les jésuites étaient d’ailleurs les principaux clients de Gemperlin. Relevons enfin que si la production littéraire en latin des humanistes fribourgeois est limitée, elle n’est pas pour autant inexistante.
Il est impossible de boucler ce tour d’horizon sur l’humanisme à Fribourg sans mentionner la place prépondérante qu’y occupa le théâtre dès la fin du XVIe siècle; c’est ainsi qu’au collège Saint-Michel, entre 1584 et 1590, furent représentées des pièces inspirées de sujets antiques ou religieux, au rang desquelles figurent celles du professeur d’humanités Jacob Gretser.
Uri, Schwytz, Unterwald, Zoug, Glaris
L’activité humaniste était peu présente dans les cantons ruraux de Suisse centrale. Des écoles latines existaient, comme à Einsiedeln ou à Schwytz (seulement à partir de 1627 dans ce dernier cas), et dispensaient des connaissances de base en latin, mais ces régions ne disposaient d’aucun établissement d’enseignement supérieur. Les fils de bonne famille allaient donc étudier ailleurs en Suisse ou à l’étranger. Après la Réforme, comme ces cantons (sauf Glaris) étaient restés fidèles à l’ancienne foi, les étudiants évitèrent l’université de Bâle et se rendirent dans les universités catholiques étrangères. Lucerne devint une destination prisée dès la fondation du collège jésuite (1577), qui préparait les élèves aux études universitaires. Le Collegium Helveticum de Milan, créé à peu près à la même époque, représentait également une bonne alternative. Beaucoup de diplômés revinrent ensuite dans leur patrie pour faire carrière dans la prêtrise, l’enseignement ou la politique.
Un chancelier d’Uri, Jost Schmid, fut l’élève de Zwingli à l’école Saint-Martin de Bâle. Son fils Jost Dietrich Schmid étudia à Fribourg-en-Brisgau (peut-être sous la férule de Glaréan) et fut notamment landammann d’Uri. On peut mentionner également Valentin Compar, chancelier et maître d’école à Altdorf qui dans un écrit (perdu) défendit la foi catholique contre Zwingli, avec lequel il correspondait. Le pays uranais n’était pas tout à fait dépourvu de structures scolaires, puisqu’un maître d’école est attesté à Altdorf en 1472. Un règlement scolaire de 1579 est également conservé. Le latin y était enseigné.
L’abbaye d’Einsiedeln accueillit l’un des premiers humanistes suisses, Albert de Bonstetten. Un peu plus tard, Zwingli, qui fut curé d’Einsiedeln, y diffusa les idées de la Réforme, mais les autorités s’y opposèrent et le canton resta très largement fidèle à l’ancienne foi. L’abbaye d’Einsiedeln devint alors un centre important de la culture catholique, notamment avec son scriptorium et sa bibliothèque (agrandie au XVIIe siècle). Une imprimerie y fut installée en 1664. L’abbaye joua un rôle dans la diffusion de l’art baroque en Suisse centrale.
À l’abbaye d’Engelberg, qui possédait une importante bibliothèque, on signalera l’activité de l’abbé humaniste Barnabas Bürki (natif d’Alstätten), qui correspondait notamment avec les Amerbach à Bâle.
Les Zougois aussi décidèrent en 1526 de rester fidèles à l’ancienne foi, même si certains membres du clergé étaient ouverts aux nouvelles idées et correspondaient avec Zwingli. Avant que les collèges fussent fondés au XVIIe siècle, les jeunes Zougois allaient étudier à Lucerne ou à Milan. La ville de Zoug possédait une bibliothèque paroissiale de bonne qualité dès la fin du XVe siècle. L’imprimerie n’arriva qu’en 1670. Parmi les humanistes venus de Zoug, on peut mentionner Peter Kolin (Cholinus) et Werner Steiner.
Le canton de Glaris vit naître plusieurs humanistes de valeur comme Arbogast Strub, Glaréan, Valentin Tschudi et Aegidius Tschudi. Zwingli y fut curé pendant dix ans (1506-1516) et fonda une école latine en 1510, mais celle-ci ferma à la fin du XVIe siècle et ne rouvrit qu’au début du XVIIIe siècle. La Réforme eut plus de succès à Glaris que dans les cinq cantons de Suisse centrale (les quatre mentionnés auparavant et Lucerne). Le confessionnalisme provoqua d’ailleurs une division dans l’enseignement scolaire à partir de 1594. Les Glaronnais catholiques qui se destinaient aux études se rendaient, comme leurs coreligionnaires, à Lucerne ou à Milan; les protestants quant à eux s’immatriculaient souvent au Carolinum de Zurich.
Lucerne
Lucerne traversa les turbulences confessionnelles du XVIe siècle en demeurant fidèle à l’ancienne foi. La plus grande partie du chapitre collégial de Saint-Léger rejeta en effet la Réforme protestante. Les chanoines Johannes Xylotectus et Jodocus Kilchmeyer, ainsi que le maître d’école Oswald Myconius, furent contraints de quitter Lucerne entre 1522 et 1524 en raison de leur sympathie pour la nouvelle doctrine. Par la suite, la présence du clergé catholique se renforça avec l’arrivée de plusieurs ordres nouveaux (capucins, jésuites, ursulines). Devenue une place forte du catholicisme en Suisse après la division confessionnelle, Lucerne accueillit également, à partir de 1586, une nonciature permanente du Saint-Siège et, dès 1595, une ambassade espagnole.
Des écoles sont attestées au XIIIe siècle au prieuré du Hof (devenu chapitre de Saint-Léger dès 1456) et au chapitre de Beromünster. Le couvent des franciscains comprenait aussi une école réservée à l’origine aux membres de l’ordre; celle-ci fut remplacée en 1543 par une école latine publique, elle-même supplantée par le collège des jésuites créé en 1577. Ce dernier dispensait un enseignement fondé sur les humanités et destiné aux laïcs et aux futurs prêtres. La formation de base durait quatre ans et fut peu à peu complétée au XVIIe siècle par des cours supérieurs de philosophie et de théologie d’une durée de trois ans. Hors la ville de Lucerne, l’abbaye de Saint-Urbain et le chapitre de Beromünster (dont l’école adopta le plan d’études jésuite), seules les villes de Sursee et de Willisau possédaient des écoles régulières.
L’intérêt pour les humanités est cultivé à l’école de Saint-Léger (Myconius, Xylotectus), parmi les chanoines de Beromünster (Ludwig Carinus, Wilhelm Bletz dit Tryphaeus), à l’école de l’abbaye de Saint-Urbain (où étudia et enseigna Rudolf Ambühl) ainsi que chez certains patriciens (Ludwig zur Gilgen, Jost von Meggen).
C’est à Beromünster que fut produit le premier imprimé de Suisse, le Mammotrectus (un dictionnaire pour l’étude biblique), paru en 1470. Il sortit des presses du chanoine Elias Elye, qui fit paraître d’autres ouvrages, mais dut cesser ses activités quelques années plus tard, faute de succès. Par la suite, tous les imprimeurs s’installèrent en ville de Lucerne. Le premier d’entre eux fut le théologien et humaniste alsacien Thomas Murner, actif au couvent des cordeliers entre 1526 et 1529 et qui publia les actes de la dispute de Baden.
Comme à Fribourg, le théâtre occupa une place toute particulière dans la culture lucernoise. Une tradition théâtrale (en langue vernaculaire) est attestée à Lucerne au XVe siècle déjà (pièces de carnaval, mystères de la Passion et de Pâques). Elle se prolongea et s’enrichit chez les jésuites, qui faisaient jouer des pièces en latin par leurs élèves avec un objectif à la fois didactique et moral; ces spectacles étaient parfois ouverts au public.
Saint-Gall
À la Renaissance, Saint-Gall était une ville d’Empire réputée pour son commerce de textile (et pour sa toile de lin en particulier). La particularité de Saint-Gall était aussi d’avoir à proximité une abbaye où résidait un prince-abbé disposant lui-même de vastes territoires. Il est évident que les tensions n’étaient pas rares entre les autorités de la ville et l’abbé; elles s’aggravèrent avec l’arrivée de la Réforme. Ce mouvement fut en effet soutenu par une majorité de la population et agita violemment la société dans les années 1520. La ville resta ensuite exclusivement protestante, alors que certaines régions revinrent au catholicisme après la paix de 1531. Joachim Vadian et Johannes Kessler furent les instigateurs de la Réforme à Saint-Gall: le principe scripturaire fut introduit en 1524 et la première cène eut lieu à l’église Saint-Laurent en 1527. Vadian, qui fit l’éloge de Saint-Gall dans son commentaire à Pomponius Mela, joua un rôle culturel de premier plan par ses œuvres historiques et le don de sa bibliothèque à la ville. Sa vaste érudition, ses responsabilités politiques et son action réformatrice marquèrent profondément le paysage culturel saint-gallois au XVIe siècle. À ses côtés on peut ranger Johannes Kessler, qui fut maître à l’école latine et, après la mort de Vadian, premier pasteur de Saint-Gall. Surtout connu pour sa chronique de la Réforme (les Sabbata), il écrivit également une biographie de Vadian.
Sur le plan de l’éducation, une école latine existait au XIVe siècle déjà; l’école allemande et l’école de jeunes filles sont attestées au XVe siècle. Le gymnase en revanche ne fut fondé qu’en 1598 par une fondation privée. Le théâtre fut autorisé aux XVIe et XVIIe siècles: pour cette dernière période, on peut mentionner les pièces en latin de David Wetter et celles en allemand de son fils Josua Wetter (mais avec des sujets antiques comme le mythe des Horaces et des Curiaces). Le premier imprimeur à s’installer en ville fut Leonhardt Straub en 1578, mais il fut expulsé en 1584.
L’abbaye, fondée en 719 sur le tombeau de saint Gall, bénéficiait depuis 1451 d’une alliance perpétuelle avec les cantons de Zurich, Lucerne, Schwytz et Glaris. Ce lien se renforça en 1479 sous l’abbé Ulrich Rösch (1463-1491), mais l’abbaye resta liée à l’Empire jusqu’au XVIIe siècle (après quoi elle ne figura plus dans les matricules de l’Empire). Au Moyen Âge, l’école abbatiale était fréquentée par les moines, les membres de la classe dirigeante laïque et le haut clergé séculier. Après une longue période de déclin (XIe-XVe siècles), l’énergique prince-abbé Rösch rétablit la discipline monastique. Il fit en sorte que les jeunes moines fussent envoyés dans des universités et que la bibliothèque fût réorganisée et enrichie. Grâce à son action et à celle de ses successeurs, l’abbaye put résister aux grandes turbulences confessionnelles. Après les guerres de Kappel (1531), le nouvel abbé Diethelm Blarer von Wartensee (1530-1564) rétablit son autorité et encouragea la Réforme catholique. Il reprit l’abbaye de Sankt Johann dans la vallée de la Thur et la transforma en prieuré; une douzaine de moines y tenaient une école fréquentée par des élèves venant de toute la Suisse. C’est aussi à Sankt Johann que l’imprimerie fit ses débuts dans la principauté. Blarer fit en outre construire une nouvelle bibliothèque à deux étages. Il est considéré comme le troisième fondateur de l’abbaye après Otmar et Rösch. L’un des moines les plus érudits de cette époque fut le père bibliothécaire Maurice Enck (mort en 1575), qui maîtrisait le latin, le français, l’hébreu, le syriaque et le chaldéen. Il rédigea également une préface en latin aux compositions polyphoniques de Manfredo Lupo Barbarino, compositeur italien qui mit notamment en musique l’Helvetiae Descriptio de Glaréan.
Appenzell
Bien que le mouvement humaniste n’ait guère touché la région d’Appenzell, son école latine, attestée dès avant le milieu du XVe siècle, préparait du moins les élèves à des études supérieures. Ceux qui franchissaient ce pas allaient à Bâle, à Vienne, à Fribourg-en-Brisgau ou encore à Heidelberg. Parmi eux figure Johannes Dörig, humaniste réformé qui étudia à Bâle et correspondit avec Vadian.
Soleure
Rien ne permettait le développement de l’humanisme à Soleure. Seul l’enseignement de base était assuré avec l’école latine du chapitre Saint-Ours (attestée dès 1208), pourvue d’une bibliothèque, mais concurrencée par l’école allemande. La fondation du collège jésuite en 1646 provoqua son déclin. Les Soleurois devaient donc se rendre à l’étranger pour suivre une formation plus avancée. C’est ainsi que dans la seconde moitié du XVIe siècle, Johannes Aal, Hanns Wagner et Hans Jakob vom Staal le Vieux étudièrent auprès de Glaréan avant de revenir à Soleure. On peut également mentionner Nicolaus Hagaeus, devenu proviseur à Lucerne. De 1590 à 1595, le Fribourgeois François Guillimann fut recteur de l’école latine de Soleure et devint même citoyen soleurois, avant d’être expulsé en raison de désaccords avec le Conseil. La ville accueillit l’imprimerie de Samuel Apiarius (1530-1590) après son expulsion de Berne, mais pour une courte période seulement (1564-1566). Ce n’est qu’en 1658 qu’une autre imprimerie fut fondée; c’est là que Franz Haffner publia en 1666 sa chronique soleuroise en allemand, dont la dimension antiquaire se manifeste par la compilation de textes bibliques et antiques.
Schaffhouse
Des bibliothèques existaient déjà à Schaffhouse au Moyen Âge, que ce soit à l’abbaye bénédictine d’Allerheiligen, au couvent des cordeliers ou à l’église paroissiale de Saint-Jean. Après la Réforme en 1529, les monastères furent sécularisés et les livres transférés dans la sacristie de l’église Saint-Jean. Cette collection s’enrichit progressivement et fut à l’origine de la liberey ou Bibliotheca publica (désignée ainsi vers 1540), en réalité surtout destinée au clergé. Un peu plus tard, en 1636, des bourgeois fondèrent une bibliothèque (Bürgerbibliothek) qui deviendra celle de la ville (Stadtbibliothek).
L’abbaye d’Allerheiligen accueillait également une école au Moyen Âge. À la fin de cette période, le Conseil établit une école municipale et une école latine, puis en 1534 une école pour jeunes filles. Plus important dans la perspective de l’humanisme, le Collegium humanitatis fut fondé dès les années 1570 pour préparer aux études universitaires: les langues anciennes et la rhétorique y étaient notamment enseignées. Un Conseil des scholarques, (Scholarchenrat) responsable des églises et des écoles, gérait un fonds constitué des biens monastiques sécularisés et destiné à financer les études des jeunes Schaffhousois. Johann Conrad Ulmer (1519-1600), figure majeure de la ville au XVIe siècle, en était membre. Il fut l’antistès de la ville dès 1569 et rédigea l’ordonnance ecclésiastique de 1592 et 1596 qui posa les bases de l’Église réformée locale. Le pasteur et historien Johann Jakob Rüeger (1548-1606) fut lui aussi membre du conseil scolaire; il s’intéressa aux inscriptions antiques et à l’histoire locale.
Schaffhouse avait également une tradition théâtrale remontant au Moyen Âge et se poursuivant après la Réforme avec des thèmes bibliques. En revanche, l’imprimerie fut assez peu présente avant le milieu du XVIIe siècle. L’imprimeur schaffhousois Konrad von Waldkirch (1549-1615) fut principalement actif à Bâle, et seulement pendant quelques mois (1591-1592) à Schaffhouse. Il faudra attendre 1655 pour que le Zurichois Johann Kaspar Suter ouvre une imprimerie en ville à la demande du Conseil.
Valais
Au Moyen Âge, Sion et Saint-Maurice accueillaient des écoles réputées (respectivement celle du chapitre cathédral et celle de l’abbaye), mais qui dispensaient un enseignement peu avancé. À partir du milieu du XVe siècle, un nombre croissant de Valaisans poursuivirent leurs études dans les académies et les universités de Suisse et d’Europe. Thomas Platter, passé de chevrier à maître d’école et imprimeur, en est un exemple emblématique; dans son école de Bâle, il initia nombre de jeunes Valaisans aux belles-lettres. Au cours du XVIe siècle, la Diète valaisanne décida de créer une école à Saint-Maurice pour améliorer le niveau d’instruction local et éviter que les Valaisans n’aillent étudier dans les écoles protestantes. Du côté du Haut-Valais, Brigue accueillit un collège jésuite à partir de 1662. Quant à l’imprimerie, elle ne fit son entrée qu’en 1644 à Sion.
On ne peut donc pas vraiment dire que le Valais, pays allié de la Confédération jusqu’en 1815, était une terre de belles-lettres. Le Vieux-Pays comptait néanmoins un certain nombre d’humanistes, dont plusieurs ont été présentés par Anne Andenmatten sur ce portail. Il en ressort que beaucoup d’entre eux sont des humanistes «contrariés» pour différentes raisons: Mathieu Schiner était un jeune maître d’école de talent et un orateur réputé, mais sa carrière mouvementée ne lui permit pas d’atteindre des sommets intellectuels; Simon In-Albon, qui aurait pu être un brillant humaniste et professeur, se laissa lui aussi entraîner dans les turpitudes politiques du Valais; quant aux autres (chanoines, notaires, apothicaires ou maîtres d’école), ils ont produit des œuvres (poèmes, traité, chronique) dont le caractère humaniste n’est pas toujours évident.
- Suisse romande
Genève
Dans les années 1520, Genève s’émancipa peu à peu de la Savoie et du pouvoir épiscopal en se rapprochant des Confédérés, en particulier de Berne et de Fribourg avec lesquelles fut conclu un traité de combourgeoisie (1526). Le changement fut dans un premier temps politique et non religieux. Il fallut attendre les prédications de Guillaume Farel à partir de 1532 pour que les idées réformées fissent leur chemin à Genève, avec la bénédiction des Bernois (Fribourg se retira de l’alliance en 1534). Après l’interdiction de la messe en 1535, la Réforme fut adoptée le 21 mai 1536, tout comme l’obligation d’envoyer les enfants à l’école. Dès lors, le changement fut à la fois politique, sociétal et religieux avec la mise en place d’une république réformée souveraine (et donc indépendante de l’évêque). Jean Calvin publia sa fameuse Institution de la religion chrétienne en 1536. Bien que bannis en 1538, Farel et Calvin furent rappelés en 1541. Calvin y resta jusqu’à sa mort et son action, prolongée par celle de Théodore de Bèze, laissa une empreinte durable sur la société genevoise. En ce qui concerne la vie intellectuelle, on relèvera en particulier le rôle de la Compagnie des pasteurs créée en 1541 et augmentée des professeurs de l’Académie dès 1559: elle intervenait notamment dans la censure des imprimés, proposait les pasteurs et professeurs aux magistrats, et se chargeait du culte et de l’enseignement.
Genève devint à cette époque le bastion romand de l’humanisme, même si Calvin et les pasteurs genevois avaient une attitude ambivalente à l’égard des idées humanistes (rappelons que Calvin publia un commentaire au De clementia de Sénèque avant sa période genevoise). Cependant, l’humanisme à Genève dut son existence avant tout aux réfugiés français, italiens, anglais et écossais. La fondation de l’Académie en 1559, surtout destinée à former des pasteurs et des magistrats, permit à de nombreux élèves d’apprendre le latin et le grec. Calvin fut l’instigateur de cette institution et Bèze son premier recteur. Les imprimeurs comme Jean Crespin, les Estienne, Conrad Badius jouèrent un rôle important en diffusant non seulement les écrits de la Réforme, mais aussi les travaux sur les classiques grecs et latins. On peut citer en exemple l’édition des œuvres complètes de Platon publiée en 1578 par Henri Estienne, dont les divisions en pages et en tranches (a, b, c, d, e) sont encore en usage de nos jours. À cela s’ajoutent des outils précieux pour les humanistes, comme le fameux Thesaurus Graecae linguae du même Estienne.
Les représentants de l’humanisme à Genève furent assez nombreux: outre ceux dont il a été question ci-dessus (avec une mention spéciale à Henri II Estienne), on peut citer François Bonivard (de Seyssel en Savoie), premier chroniqueur de Genève et très bon connaisseur des langues anciennes et modernes; Jacques Lect, «seul grand auteur de souche genevoise» à cette époque, poète et éditeur d’auteurs antiques notamment; Isaac Casaubon, éditeur et commentateur de textes grecs et latins, auteur d’un journal intime en latin (les Éphémérides); ou encore Simon Goulart, pasteur, polygraphe et traducteur d’œuvres antiques. On mentionnera enfin Denys et Jacques Godefroy, représentants de l’humanisme juridique à Genève.
Vaud
Le Pays de Vaud fut longtemps soumis à l’autorité savoyarde avant d’être conquis par Berne en 1536. Parmi les conséquences de ce changement figurent l’adoption de la Réforme (la messe fut abolie en octobre 1536) et la fondation de l’Académie de Lausanne en 1537. L’enseignement de cette haute école fut imprégné des préceptes humanistes jusqu’en 1616, date à laquelle les classiques païens furent bannis du programme. L’Académie accueillit des professeurs réputés tels que Pierre Viret, Mathurin Cordier, Conrad Gessner, Théodore de Bèze, Celio Secondo Curione ou encore François Hotman. En 1559, le départ en masse des professeurs, qui protestaient contre l’interventionnisme de Berne dans les affaires ecclésiastiques, fut un coup dur pour l’institution. D’autres établissements scolaires existaient dans la région: Nyon avait un collège situé dans un bâtiment acheté en 1559; à Morges, une schola grammaticalis est déjà attestée au XVe siècle et le collège de Couvaloup fut fondé en 1574.
L’imprimerie était beaucoup moins présente dans le Pays de Vaud qu’à Genève: il y eut un premier imprimeur itinérant en 1493, Jean Belot, qui publia le seul livre imprimé à Lausanne au XVe siècle (un missel). Les huguenots Jean et François Le Preux, d’abord installés à Genève, vinrent à Lausanne en 1569 (Jean était à Morges de 1579 à 1585) avant de repartir à Genève dans les années 1580.
Neuchâtel
Le territoire neuchâtelois faisait partie des diocèses de Lausanne et de Besançon jusqu’à la Réforme. Les comtes de Neuchâtel avaient noué des combourgeoisies avec les villes de Fribourg, Bienne et Berne. Durant les guerres d’Italie (1512-1529), les cantons confédérés, inquiets de l’influence française sur le comté, l’occupèrent. L’autorité seigneuriale ressortit affaiblie de cet épisode, tandis que les bourgeois gagnèrent en autonomie. C’est dans ce contexte que Guillaume Farel, originaire de Gap en Dauphiné, prêcha à Neuchâtel, qui passa à la Réforme le 4 novembre 1530 (seule la ville fut concernée dans un premier temps). Antoine Marcourt fut le premier pasteur de la ville de 1531 à 1538. En 1537 fut créée la Vénérable Classe des pasteurs, à l’imitation de Berne et de Vaud. Farel lui-même devint premier pasteur de Neuchâtel à Pâques 1538 et le resta jusqu’à sa mort en 1565.
Neuchâtel fut aussi un centre de diffusion des écrits polémiques des réformateurs grâce à la présence de l’imprimeur français Pierre de Vingle dès 1533. De ses presses sortirent notamment Le livre des marchans de Marcourt (une satire du clergé), le fameux tract à l’origine de la non moins fameuse «affaire des Placards» de 1534, et enfin la Bible de Pierre Robert Olivétan (juin 1535), première Bible protestante en français. Cependant l’imprimerie ferma après la parution de cet ouvrage, ce qui empêcha le développement d’une culture littéraire locale. L’activité typographique, vue d’un mauvais œil par les autorités, ne fit son retour à Neuchâtel qu’à la fin du XVIIe siècle.
Bien que l’existence d’un maître d’école soit attestée aux XIVe-XVe siècles déjà, c’est à partir de la Réforme que se mit en place une structure scolaire. Les écoles se trouvaient d’abord sur le littoral et dans les vallées et n’atteignirent les montagnes qu’au XVIIe siècle. Un collège fut fondé au XVIe siècle pour préparer les élèves aux études supérieures. Pour ces dernières, il fallait se rendre dans les académies suisses (Lausanne, Genève, Zurich), à l’université de Bâle, ou à l’étranger. Neuchâtel était alors une terre de piété plus que de culture. L’absence de figures et d’institutions humanistes y était sans doute pour quelque chose. Une exception est constituée par Blaise Hory (1528/1529-1595), poète néo-latin (il écrivit aussi des poèmes en français et en allemand) né à Neuchâtel, qui fit ses études à Strasbourg et fut pasteur à Berne, Grafenried, Morat, Cerlier et enfin Gléresse. Hory critiqua en vers français d’autres poètes de la région neuchâteloise, dont on ne sait malheureusement pas grand-chose. Globalement, il faut attendre la deuxième moitié du XVIIe siècle pour retrouver trace d’une activité intellectuelle, liée notamment au développement du collège.
Jura
Le canton du Jura n’existe pas formellement avant 1974. Au XVIe siècle, les terres jurassiennes relevaient temporellement du prince-évêque de Bâle et spirituellement du diocèse de Besançon. En pratique, seule la partie septentrionale de la région (l’Ajoie, Delémont, Saint-Ursanne avec les Franches-Montagnes, le Laufonnais) était régi par le prince-évêque; le sud (Moutier-Grandval, Erguël, La Neuveville, la Montagne de Diesse et Bienne) avait des accords de combourgeoisie avec Fribourg, Berne ou Soleure. La Réforme prit plus fermement racine dans cette dernière partie qu’au nord, où elle finit par reculer en 1580.
L’humanisme eut un impact limité dans le Jura. Tout au plus peut-on mentionner le curé de Vinelz Guillaume Grimaître ou Wilhelm Graumeister (vers 1346-1519), maître ès arts de l’université Bâle. La ville ajoulote de Porrentruy accueillit cependant un petit foyer d’intellectuels au XVIe siècle. Parmi eux figurent les curés Thiébaut Biétry (1483-entre 1527 et 1531), Georges Ferriot (mort en 1530/1531) et Hugues Jussel (mort en 1538), qui étaient en contact avec Érasme de Rotterdam. Biétry en particulier obtint de lui, en 1523, le texte d’une messe pour Notre-Dame-de-Lorette, où Érasme, en humaniste chrétien, invite les fidèles à honorer Marie en imitant sa vie et ses vertus. L’année suivante, Biétry et Ferriot accompagnèrent Érasme lors de son voyage à Besançon.
Dès que Bâle eut adopté la Réforme en 1528, Porrentruy accueillit le prince-évêque de Bâle Christophe d’Utenheim et sa cour. Durant les décennies suivantes, les réformés tentèrent de s’y implanter, mais n’y connurent qu’un succès limité. À partir de 1580, l’action du prince-évêque Jacques-Christophe Blarer de Wartensee mit fin à la présence réformée à Porrentruy. Blarer, qui fut l’élève de Glaréan à Fribourg-en-Brisgau, était déterminé à appliquer les décisions du Concile de Trente et savait qu’il fallait aux prêtres une solide formation pour atteindre cet objectif. C’est lui qui fut à l’origine de l’installation des jésuites à Porrentruy et de la fondation du collège en 1591. Le programme scolaire du collège prévoyait la lecture d’auteurs antiques comme Isocrate, Cicéron et Virgile. Le théâtre faisait également partie des études, même si les sujets des pièces étaient pour la plupart religieux. Le collège était en outre doté d’une bibliothèque contenant des ouvrages utiles à l’enseignement, y compris des éditions d’auteurs classiques. Elle était à disposition des professeurs uniquement, les étudiants devant se contenter des ouvrages en leur possession ou de ceux dont disposaient les bibliothèques des congrégations ou la bibliothèque dite «des pauvres», établie au collège avant 1620. En même temps que le collège s’installa un imprimeur, Johann Schmidt (appelé aussi Jean Faibvre en français et Iohannes Faber en latin), qui publia le programme des cours ainsi que les œuvres étudiées au collège. Les héritiers de Schmidt reprirent son affaire, puis la vendirent au Saxon Christoph Crakow. L’officine fut dirigée entre 1623 et 1635 par le Fribourgeois Guillaume Darbellay, puis l’activité typographique cessa à cause de la guerre de Trente ans et ne reprit qu’en 1656.
- Suisse italienne et romanche
République des III Ligues (aujourd’hui canton des Grisons)
Joachim Vadian et son cercle protestant influencèrent la Suisse orientale. L’enseignement de Vadian à Vienne (entre 1510 et 1518) fit impression sur les jeunes Grisons venus y étudier. Parmi les représentants de l’humanisme aux Grisons figurent Simon Lemnius et Johannes Fabricius Montanus, mais aussi les créateurs de la langue littéraire rhéto-romane que furent Jachiam Bifrun et Johann Travers; il faut y ajouter quelques réfugiés italiens comme Pietro Paolo Vergerio et Franciscus Niger. Les Grisons accueillirent également les chroniqueurs d’expression latine Ulrich Campell, Fortunat Sprecher von Bernegg et Fortunat von Juvalta.
Le territoire des Grisons et son histoire avaient déjà attiré l’attention d’érudits étrangers, entre autres Michael Hummelberg, l’Alsacien Beatus Rhenanus, Johannes Choler (ou Koler) d’Augsbourg, prévôt du chapitre à Coire et collectionneur d’inscriptions antiques, ainsi qu’Aegidius Tschudi et Joachim Vadian. Ce dernier s’est intéressé à l’histoire du cloître des prémontrés (St. Luzi) et du Hochstift à Coire.
La Réforme toucha le territoire des Trois Ligues de façon très disparate et beaucoup de communes restèrent catholiques. Coire fut le centre du mouvement réformé, qui s’y imposa entre 1523 et 1527 grâce à Johannes Comander, un correspondant de Vadian. De nombreuses communes de la Ligue des Dix-Juridictions et de la Ligue grise embrassèrent la Réforme dans les années 1520 et 1530. Le mouvement mit plus de temps à toucher l’Engadine et les vallées adjacentes; il n’y parvint qu’à la fin du XVIe siècle et même au début du XVIIe siècle dans le nord de la Ligue de la Maison-Dieu. Ces disparités régionales empêchèrent les Grisons de disposer d’une Église réformée unie et favorisèrent les querelles confessionnelles, comme celle qui opposa, de 1545 environ à 1571, les tenants de l’orthodoxie réformée représentés par Bullinger et les anabaptistes ou antitrinitaires italiens réfugiés à Chiavenna. Le synode grison est attesté dès 1537, tandis que la Confession de foi rhétique (contenant la première ordonnance synodale) date de 1553 seulement. Un renforcement institutionnel se produisit dans les années 1570: on mit en place une discipline ecclésiastique d’inspiration calviniste, ainsi qu’un organe capable de diriger l’Église et de la représenter face aux autorités laïques. Cette orthodoxie protestante joua un grand rôle dans l’œuvre d’Ulrich Campell notamment.
Dans le domaine scolaire, l’effort des catholiques comme des réformés se concentra sur la culture religieuse des fidèles (catéchèse systématique) et sur la qualité de la relève au sein du clergé. En matière de formation supérieure, la Diète tenta plusieurs fois en vain de créer une école cantonale financée par des biens d’Église; deux projets échouèrent par exemple à Sondrio en 1584 et 1618-1619. Les évêques ne réussirent pas non plus à établir un grand séminaire diocésain selon les directives tridentines. Parmi les personnages importants du milieu éducatif grison, on peut citer Jakob Salzmann, maître d’école à Coire, qui enseignait la grammaire, la rhétorique et la dialectique latine. Localement, il était en relation avec les chanoines de Coire et les abbés de St. Luzi, de Pfäfers et Churwalden; mais il était également en contact avec Érasme à l’époque où celui-ci était à Bâle.
Tessin
Le Tessin ne devint un canton suisse qu’en 1803. Après avoir fait partie du duché de Milan aux XIVe-XVe siècles, il fut divisé en huit bailliages gérés par les cantons suisses. Les paroisses tessinoises appartenaient aux diocèses de Côme et de Milan. La Réforme ne put s’implanter durablement en raison de l’intervention des cantons catholiques: la communauté protestante de Locarno dut ainsi s’exiler en 1555.
Au Moyen Âge déjà, les fréquents contacts avec le duché de Milan poussèrent les bourgs de Lugano, Bellinzone et Locarno à former des hommes capables d’écrire le latin. À Bellinzone, aux XIVe-XVe siècles, des maîtres laïques enseignaient la grammaire, les humanités et la rhétorique. Ce cursus d’une dizaine d’années permettait aux élèves (y compris ceux venus de la campagne) de travailler ensuite dans l’administration, le notariat, le commerce, voire d’accéder à une carrière sacerdotale ou politique. Beaucoup servirent dans l’administration lombarde. Locarno possédait également une école latine, que dirigea notamment Giovanni Beccaria, devenu ensuite prédicateur réformé. Franciscus Niger était à la tête d’une école privée à Chiavenna, où il enseignait le latin et le grec.
Au XVe siècle, la langue vulgaire commença à concurrencer le latin dans les sphères politiques, administratives et diplomatiques. Au XVIe siècle, les documents administratifs et judiciaires et certains actes notariés étaient désormais écrits en italien. Cependant le latin était toujours présent, notamment dans la correspondance entre lettrés.
À la fin du XVIe siècle, la Réforme catholique, encouragée par les archevêques de Milan Charles Borromée et son cousin Federico Borromeo, permit à l’alphabétisation de progresser même dans les régions reculées grâce à la création d’écoles paroissiales. Des congrégations religieuses fondèrent des instituts pour former les jeunes nobles et les aspirants à la carrière ecclésiastique. Des collèges furent ainsi créés à la fin du XVIe siècle et au XVIIe siècle à Ascona, Bellinzone ou encore Mendrisio. Ces établissements, tout comme les monastères, étaient dotés d’importantes bibliothèques. Les études supérieures étaient toutefois suivies hors des bailliages tessinois, quelquefois dans les villes suisses alémaniques ou allemandes, mais surtout en Lombardie. Le Collegium helveticum de Milan, fondé en 1579, fut l’un des principaux lieux d’étude pour les hommes d’Église tessinois. Quant aux laïcs, ils fréquentaient plutôt l’université de Pavie. En général, les hommes de lettres tessinois se tournaient donc plutôt vers l’Italie du Nord que vers les autres régions de Suisse.
Parmi ceux qui avaient des liens étroits avec le reste de la Suisse figurent le Luganais Francesco Ciceri, maître d’école au Tessin puis professeur de rhétorique à Milan, correspondant du Bâlois Oporin notamment, et le médecin locarnais Taddeo Duno, réfugié à Zurich pour des raisons religieuses. On peut citer enfin le médecin et humaniste luganais Andrea Camuzio, adversaire de Duno et de Beccaria sur le plan confessionnel.
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