Francesco Ciceri Lettre à Hieronymus Frick sur l’imitation de Cicéron
Date de composition: 15 mai 1547.
Éditions: Francisci Cicereii epistolarum libri XII et orationes quatuor: M. Maphaei filii epistolarum liber singularis et aliorum varia quae omnia ex mss. codicibus nunc primum in lucem prodeunt adiectis illustrationibus et Francisci vita, cura et studio d. Pompeii Casati, vol. I, Mediolani, Typis imperialis monasterii S. Ambrosii Maioris, 1782, p. 132-143 (texte et notes); Francesco Ciceri, Epistole e lettere (1544-1594), éd. S. Clerc, vol. 1, [Bellinzona], Edizioni dello Stato del Cantone Ticino, 2013, no 110, p. 183-192 (texte et notes critiques).
Né à Lugano de Maffeo, originaire de la province de Côme, et d’Elisabetta Carentani, Francesco Ciceri (1527-Milan, 1596) est aujourd’hui surtout connu comme passionné collectionneur de livres imprimés et de manuscrits. Il réunit en effet une précieuse bibliothèque privée, acquise à sa mort par le cardinal Federico Borromeo. Celle-ci comprenait un très grand nombre d’éditions imprimées ainsi que plus de deux cents manuscrits, dont certains de tout premier plan: parmi eux, les plus anciens témoins de la vaste collection des épîtres cicéroniennes, aujourd’hui Ambr. E 14 inf. et E 15 inf., ainsi que le manuscrit E 153 sup., essentiel pour la transmission du traité de Quintilien.
Maître d’école dans les terres tessinoises puis professeur de rhétorique à Milan, Ciceri fut l’auteur de plusieurs œuvres restées pour la plupart inédites: commentaires humanistes de textes grecs et latins, discours de circonstance et travaux témoignant de son intérêt pour l’épigraphie et les antiquités. On peut mentionner en particulier deux recueils d’inscriptions anciennes, qui s’inscrivent dans la lignée d’autres ouvrages érudits caractéristiques de l’humanisme lombard du XVIᵉ siècle. S’y ajoutent les nombreuses lettres rassemblées dans l’édition de sa riche correspondance en langues latine et vulgaire, qui réunit un peu moins d’un millier de textes. Publié et commenté pour la première fois dans une édition en deux volumes de la collection Testi per la storia della cultura della Svizzera italiana, ce corpus couvre la seconde moitié du XVIᵉ siècle, depuis l’installation de Ciceri à Lonate Pozzolo en 1544, comme précepteur des enfants du comte Giovanni Battista Visconti, jusqu’à la veille de sa mort.
Le principal témoin de la correspondance en langue vulgaire est la collection manuscrite réunie par Ciceri lui-même, aujourd’hui conservée sous la cote ms 665 à la Bibliothèque Trivulziana de Milan. Pour les lettres latines, il faut en revanche s’appuyer sur l’édition publiée au XVIIIᵉ siècle par l’abbé Pompeo Casati. Quelques missives écrites par Ciceri ou adressées à lui ont également été retrouvées, dans diverses bibliothèques italiennes et européennes.
À côté des lettres strictement familiales, adressées à des parents ou à des amis, on trouve des recommandations, des négociations d’achat de livres ou de propriétés, des lettres de remontrance, des discussions humanistes érudites, ainsi que des textes liés à son rôle d’enseignant et de professeur. En général, les épîtres latines se distinguent par une élaboration formelle et stylistique plus poussée que les lettres en langue vulgaire, parmi lesquelles se trouvent néanmoins des pièces longuement corrigées et polies par l’auteur. Dans l’ensemble du corpus retenu pour l’édition, un tiers des lettres est en latin et deux tiers en langue vulgaire: proportion remarquable à une époque où la lettre vulgaire s’était définitivement imposée. Cette préférence pour l’épistolographie latine semble toutefois caractéristique des humanistes mineurs et des maîtres d’école, même dans la seconde moitié du XVIᵉ siècle.
Les lettres fournissent de précieuses informations biographiques sur l’auteur, ses relations à Lugano et en Lombardie, sa culture et son activité pédagogique: presque tous ceux qui exercèrent des charges publiques à Milan entre le dernier quart du XVIᵉ siècle et les premières décennies du XVIIᵉ furent ses élèves. Ces documents illustrent également le rôle essentiel de Ciceri comme intermédiaire entre la culture italienne et le monde nord-alpin, et offrent de nouvelles données sur les personnalités auxquelles il était lié: érudits, notables, imprimeurs, mais aussi artistes et collectionneurs. Parmi eux figurent le médecin luganais Andrea Camozzi; Hieronymus Frick, bailli de Mendrisio, qui résidait à Lugano; Marc-Antoine Majoragius, qui fut son mentor et l’introduisit dans l’élite politique et érudite de Milan; les imprimeurs Paolo Manuzio à Venise et Jean Oporin à Bâle; ainsi que les nobles lettrés lombards Annibale della Croce, Ottaviano Ferrari et Bartolomeo Capra, ses mécènes.
Les contacts entre Ciceri et Oporin sont particulièrement intéressants, car c’est en partie grâce à ce lien – et à une habile opération d’autopromotion – que le jeune Tessinois parvint à se faire engager par Majoragius à Milan comme assistant d’enseignement, ouvrant la voie à une carrière brillante.
Les années passées dans les terres tessinoises furent pour Ciceri l’occasion d’établir des relations déterminantes pour la suite. Selon Giuseppe Zoppi, ancien professeur de littérature italienne à l’École polytechnique de Zurich, il «réussit à être […] l’homme auquel tous [les Luganais] s’adressaient, dans le domaine des études, pour un conseil et pour une aide». Dans ce contexte s’inscrivent aussi ses rapports étroits avec le Bernois Hieronymus Frick, représentant des cantons souverains dans le bailliage commun de Mendrisio.
Ciceri s’adressa vraisemblablement à l’imprimeur bâlois Oporin grâce à Frick, qui entretenait des liens avec le milieu éditorial nord-alpin; Frick paraît d’ailleurs avoir été disciple d’Oporin, dont l’activité d’enseignement est bien documentée. L’amitié avec le capitaine bernois, attestée dès 1546, permit à Ciceri d’approfondir sa connaissance des œuvres des principaux humanistes germanophones, comme en témoignent les vers qu’il composa en l’honneur de Frick:
Clara ferax hominum est doctorum Helvetia tellus
Inclyta, felici sydere nacta polum.
Hinc lauro ornatus Glareanus, dulcia Phaebo
Qui canit ad latiam carmina multa chelyn;
Hinc quoque nunc floret natus Ceporinus olim,
Cui triplici lingua verba diserta sonat;
Hinc Frisius, valeat qui quantis artibus ipsa
Testantur cusit quae bene scripta modo.
Gesnerum peperit concors Helvetia, Chiron
Centaurus medica quo fuit arte minor.
Clauserii haec patria est, tantum cui sydera nota,
Haec Maiae quantum nota fuere patri.
Multos praeterea fama quam maxima tellus
Et pontus norunt astraque celsa poli,
Quos tulit Helvetia haec regio, praeclara sequentes
Castra laboratae Palladis [...].
Te tulit haec etiam doctis numerandus in illis,
Qui Frick es Bernae gloria, fama tuae:
Qui quoniam numeras me caros inter amicos
Vix dicam quantum gratuler ipse mihi.La Suisse est une terre célèbre, féconde en hommes savants,
Glorieuse, ayant trouvé sous une étoile favorable sa place sous le ciel.
D’elle vient Glaréan, couronné de laurier, qui chante à Phébus
Tant de chants doux au son de la lyre latine;
D’elle s’épanouit aussi celui qui fut jadis nommé Ceporin,
Dont la parole éloquente résonne en trois langues;
D’elle vient encore Frisius, dont témoignent les ouvrages bien écrits,
Qui montrent par quelles sciences il excelle;
La Suisse concordante a engendré Gessner, auquel
Le centaure Chiron fut inférieur dans l’art médical.
C’est la patrie de Clauserius, qui connaît les astres
Autant qu’ils furent connus au père de Maïa.
La terre de très grand renom, la mer, les astres élevés du ciel
Ont connu beaucoup d’autres hommes
Que cette région suisse a donnés,
Marchant dans les illustres rangs de la laborieuse Pallas […].
Cette terre t’a créé aussi, toi qui dois être compté parmi les savants,
Qui es, Frick, la gloire et la renommée de Berne:
Puisque tu me comptes parmi tes chers amis,
Je dirai à peine combien je m’en réjouis.
Par l’intermédiaire de Frick, Ciceri eut également accès au Ciceronianus d’Érasme. C’est dans ce contexte qu’il lui envoya sa propre prise de position sur la question de l’imitation, où l’influence de l’humaniste hollandais est manifeste, à commencer par les exemples – souvent ironiques – utilisés pour tourner en dérision les partisans d’une imitation servile de la langue et du style cicéroniens. Ciceri affirme la nécessité de suivre le modèle de Cicéron, mais avec mesure, et propose une longue liste d’auteurs anciens et modernes dignes d’être pris en compte.
L’occasion d’exprimer cette opinion découle aussi d’une discussion autour de la lecture des Decisiones de Majoragius, écrites en réponse aux Disquisitiones du Ferrarais Celio Calcagnini. Dans cette lettre-traité, Ciceri corrige l’interprétation que Frick propose de l’œuvre de Majoragius, en faisant référence à un autre écrit du Milanais que tous deux connaissaient: l’oraison De mutatione nominis. Il l’enverra peu après à Oporin, renouant ainsi les contacts avec son maître.
Ciceri, arrivé à Milan en 1548, resta auprès de Majoragius jusqu’en 1550, année où il ouvrit sa propre école avec internat pour la préparation des études universitaires. En 1561, il fut nommé lecteur public de rhétorique. À partir de ce moment et jusqu’à sa mort, il semble s’être consacré avec succès à l’enseignement public et privé, atteignant également un certain confort économique, attesté en premier lieu par la constitution de sa riche bibliothèque.
La lettre présentée ici est donc un long traité humaniste qu’on peut diviser en six parties. Pour aider les lecteurs et lectrices, on en propose un bref résumé.
1. Introduction: hommage à Hieronymus Frick
Ciceri ouvre sa lettre par un éloge appuyé de son correspondant, Hieronymus Frick, juriste et lettré bernois. Il vante sa culture universelle, sa facilité d’élocution et sa bienveillance. Ce ton rhétorique d’amitié et d’admiration ne relève pas de la simple courtoisie: il place la discussion dans le cadre du dialogue humaniste, fondé sur l’échange savant et la recherche de la vérité.
2. Le point de départ: une discussion sur Majoragius
L’auteur rapporte une conversation où Frick a loué le style et l’érudition de Marc-Antoine Majoragius, tout en discutant sa thèse: selon Majoragius, la pureté et l’élégance du latin ne peuvent être acquises qu’en imitant Cicéron. Cette idée sert de tremplin à une réflexion plus large sur l’imitation des auteurs anciens, et surtout sur la place unique de Cicéron comme modèle d’éloquence.
3. L’éloge de Cicéron
L’auteur reconnaît que Cicéron est le modèle suprême de l’éloquence latine. Il le place au-dessus de tous les Anciens et des Modernes: ni César, ni Salluste, ni Virgile, ni aucun humaniste (même Érasme, Politien ou Budé) ne peut lui être comparé. Cicéron, selon lui, a porté la langue latine à sa perfection absolue, comme si la nature elle-même avait voulu fixer en lui le sommet de l’art oratoire.
4. Le danger de l’imitation servile
Toutefois, l’auteur se distingue des «cicéroniens extrémistes». Il rejette ceux qui veulent parler uniquement avec les mots de Cicéron, refusant tout terme ou tournure qui ne se trouve pas chez lui. Ces imitateurs-perroquets ne comprennent pas que l’imitation véritable ne consiste pas à copier les mots, mais à assimiler l’esprit, la méthode et la mesure de l’auteur.
5. La vraie imitation: une assimilation spirituelle
Pour lui, imiter Cicéron signifie s’imprégner de son esprit, de sa structure de pensée et de son harmonie stylistique; non pas recopier ses phrases, mais raisonner et parler à sa manière; adapter son style aux sujets nouveaux, que Cicéron n’a pas connus. Il compare cela à un peintre: Zeuxis, voulant peindre Hélène, ne copia pas une seule femme, mais prit de plusieurs la beauté pour créer un idéal. De même, l’orateur doit puiser dans plusieurs auteurs anciens, mais faire de Cicéron son centre de gravité. Cette image illustre un principe fondamental de l’humanisme: l’imitation créatrice. Elle n’est pas reproduction, mais appropriation vivante de la culture antique. C’est aussi une réflexion sur l’éducation de l’esprit: la lecture des Anciens forme le jugement et le goût.
6.Les deux types de «cicéroniens»
L’auteur distingue finalement deux catégories: d’une part les «bons cicéroniens», cultivés, savants, formés aux sciences et aux arts, qui savent adapter le style de Cicéron à leur propre pensée, et qui sont les héritiers spirituels de Cicéron; de l’autre les «mauvais cicéroniens», ignorants, fanatiques du mot à mot, adorateurs du style sans contenu, qui ne sont que des «pies et des perroquets», sans discernement ni véritable éloquence. Ce contraste résume toute la tension du débat humaniste: forme contre substance, tradition contre invention. L’auteur plaide pour une imitation intelligente, libre et cultivée, fidèle à l’esprit de Cicéron plutôt qu’à sa lettre.
Le texte se termine par un retour à Frick, à qui l’auteur souhaite confier son jugement «non pour enseigner, mais pour (se faire) corriger». Il conclut avec un ton à la fois affectueux et savant, dans le style des correspondances humanistes. La conclusion renforce la dimension dialogique et amicale de la lettre: la recherche de la vérité est une œuvre commune, fondée sur la discussion et la modestie.
Ce traité est donc à la fois un manifeste de l’humanisme rhétorique du XVIᵉ siècle, une médiation entre l’érasmisme (imitation souple, universelle) et le cicéronianisme puriste (imitation exclusive), et une réflexion morale sur la vraie éducation: l’homme cultivé ne copie pas, il comprend et transforme. En somme, l’auteur veut sauver Cicéron des cicéroniens: préserver son génie vivant contre ceux qui le réduisent à une mécanique verbale.
Bibliographie
Ciceri, F., Epistole e lettere (1544-1594), éd. S. Clerc, 2 vol., [Bellinzona], Edizioni dello Stato del Cantone Ticino, 2013.