Johann Jacob Grasser Idylle à la louange de l’Helvétie

Print Introduction: Kevin Bovier (deutsche Übersetzung: Clemens Schlip). Version: 25.09.2025.

Date de composition: avant novembre 1598 (date de la publication).

Édition: J. J. Grasser, Eidyllion Helvetiae laudem complectens, in sacris palladiis Iohanni Svartzenbachio Ludereticensi t. dictum a I. Iacobo Grassero Basileense, Bâle, Schröter, 1598.

Mètres: le premier poème est en hexamètres, le second en distiques élégiaques.

 

Vie et œuvre de Johann Jacob Grasser (1579-1627)

Né à Bâle en 1579, Johann Jacob Grasser est le fils du pasteur Jonas Grasser (1543-1588) et d’Ursula von Reischach. Ses parrains étaient Johann Hannibal von Bärenfels (1535-1601), seigneur de Hegenheim et de Grenzach, et l’imprimeur Ambrosius Froben (1537-1602). Johann Jacob fit des études de théologie à Bâle. En 1596, il publia une première œuvre (perdue) sur la vie de Johannes Brandmüller, professeur et pasteur de Saint-Théodore. Il obtint son baccalauréat en 1597 et sa maîtrise en 1601. Entre-temps, Grasser publia son Eidyllion Helvetiae (1598), dont il sera question plus loin. D’autres écrits poétiques suivirent, et Grasser reçut le titre de poète lauréat, décerné par le célèbre poète néo-latin Paul Melissus Schedius (1539-1602), qui était aussi directeur de la Bibliotheca Palatina de Heidelberg. À la mort de ce dernier, Grasser lui rendit hommage par un écrit commémoratif.

Entre 1603 et 1608, Grasser voyagea en Suisse et en Europe. Contraint de passer un hiver à Genève à la suite d’un accident de chariot, il évoque dans ses lettres la situation politique et militaire de cette ville, un an après l’Escalade, ainsi que ses personnalités, comme le vieux Théodore de Bèze, qui perdait la mémoire, ou Jacques Lect, qui lui apportait de quoi lire durant sa convalescence. Lui-même ne demeura pas inactif et prépara une édition de Solin, qui parut en 1605 à Genève.

En mai 1604, Grasser passa en France et s’arrêta à Uzès, où il traduisit en allemand une partie de l’ouvrage intitulé Les trois Conformités du pasteur François de Croy. À Nîmes, il s’intéressa vivement aux antiquités locales, au point de faire paraître un ouvrage à ce sujet. L’avocat nîmois Jean Chalas lui donna en outre accès à un manuscrit de Stace, dont Grasser édita les œuvres quelques années plus tard. Les Nîmois lui attribuèrent également une énigmatique regia professio de trois ans, mais Grasser reprit la route dès 1605 et se rendit en Italie avec des étudiants dont il avait la charge. Puis, en 1606, sa présence est attestée successivement à Londres, à Paris, à Lyon et à Bâle. En 1607, il alla à Strasbourg, à Heidelberg, puis de nouveau à Londres. On le retrouve ensuite à l’université de Padoue, où il postula pour devenir consiliarius des étudiants savoyards. Alors qu’il prononçait son discours de candidature devant le gouverneur, le Conseil de l’université et les étudiants, un Savoyard en colère, jugeant sa candidature inacceptable, faillit l’abattre d’un coup de feu. Le 14 décembre 1607, il reçut le titre de comes sacri palatii et consistorii imperialis, eques auratus et civis Romanus («comte palatin de la cour impériale, chevalier de l’Éperon d’or et citoyen romain»).

L’obtention de ce titre lui causa des difficultés par la suite: en 1608, alors que Grasser s’efforçait d’obtenir des autorités ecclésiastiques bâloises une position de pasteur, celles-ci considérèrent que le cérémonial lié à la dignité de comte palatin était incompatible avec les devoirs d’un pasteur. Elles lui reprochèrent aussi d’avoir calomnié trois théologiens, ce qu’il nia. Grasser se plaignit auprès du Petit Conseil, dont certains membres lui étaient proches. Le conflit dura de longs mois. Entre-temps, Grasser ne resta pas inactif et travailla à une description géographique de l’Italie, de la France et de l’Angleterre (Newe und volkommne Italianische, Frantzösische und Englische Schatzkamer), parue en 1609 et dédiée au Conseil de Bâle. Pour pouvoir se mettre au service de l’Église de Bâle, il renonça à exercer les fonctions liées à son titre de comte palatin. En janvier 1610, le Petit Conseil nomma Grasser pasteur de Bennwil et Hölstein, une décision qui provoqua la fureur des autorités ecclésiastiques. Grasser avait en effet déjà occupé la fonction de suffragant en 1607, mais ne s’était guère distingué dans l’accomplissement de son devoir, accaparé qu’il était par ses multiples voyages. À la même époque, Grasser épousa Margreth Weitnauer, fille de Johann Friedrich Weitnauer, avoyer du Petit-Bâle.

Grasser et sa famille s’installèrent à Bennwil au moment où la peste atteignait Bâle. L’épidémie persista jusque dans le premier quart de l’année 1611. Le nouveau pasteur œuvra à Bennwil, Hölstein et Lampenberg jusqu’à l’automne 1612. Ses fils Johann Jacob et Johann Friedrich naquirent durant cette période. Toujours actif dans l’édition, il publia les Stratagemata Satanae de Iacopo Aconcio et les Epitheta de Jean Tixier, alias Johannes Ravisius Textor. En 1611, il reçut la visite de Johann Valentin Andreae, théologien luthérien allemand et auteur d’écrits rosicruciens.

En septembre 1612, Grasser revint à Bâle en tant que diacre de l’église Saint-Théodore, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort. À cette période, sa production éditoriale s’étoffa: il publia un recueil de poèmes latins, une édition d’Horace fondée sur un manuscrit autrefois apporté à Bâle par l’historien et bibliographe polonais Jan Lasicki, le Kinder Spittal (un traité destiné à aider les familles à faire face à la maladie et à la mort prématurée des enfants), le Speculum theologiae mysticae et un ouvrage en allemand sur les comètes.

Grasser fut brièvement «prêté» à Bienne en 1621, avant de revenir à Bâle. Il publia ensuite presque exclusivement en allemand, par exemple son Schweitzerisch Heldenbuch (1624), dans lequel Grasser retrace l’histoire de la Suisse de l’Antiquité au XVIe siècle en s’appuyant sur les écrits de Johannes Stumpf, Josias Simler et d’autres auteurs; il y découvre notamment la similarité entre les légendes de Guillaume Tell et du Danois Toko. Son Itinerarium historico-politicum, paru la même année, est en revanche écrit en latin: il s’agit du récit d’un voyage fictif de Francfort à l’Italie (en passant par la Suisse), qui repose essentiellement sur les récits d’autres auteurs. Selon Weber, Grasser édita en tout 45 ouvrages de son vivant. Atteint de la goutte dans ses dernières années, il mourut le 20 mars 1627.

 

La poésie de Grasser et l’Eidyllion de 1598

Comme le montre l’aperçu biographique qui précède, Grasser fut un auteur prolifique et touche-à-tout. Son œuvre poétique en latin et en allemand relève essentiellement de la poésie de circonstance, un genre littéraire très présent à la fin du XVIe siècle et au XVIIe siècle. Le poète bâlois salue, honore ou remercie toujours un destinataire en évoquant des événements ou des concepts tirés de l’histoire ou de la mythologie antique, de la théologie ou de l’éthique chrétienne. Sa poésie tient souvent de l’improvisation: il prend des libertés en matière de prosodie et ses références à l’Antiquité ne sont pas toujours d’une absolue clarté, mais cela donne un caractère spontané à ses poèmes et montre son aisance à composer. Son latin très imagé a le caractère tortueux et débordant du maniérisme de l’époque. Grasser a surtout écrit ses poèmes durant ses études, même s’il ne cesse pas complètement cette activité durant son pastorat.

C’est justement durant ses études à Bâle qu’il composa l’Eidyllion Helvetiae laudem complectens («Idylle à la louange de l’Helvétie»). Le jeune Grasser montrait alors un vif intérêt pour la poésie et participa notamment, en mars 1597, à un débat sur la poésie sous la direction du professeur Jakob Zwinger. Il laissa également quelques épigrammes latines manuscrites dans un imprimé et adressa des félicitations en vers latins à l’un de ses camarades d’études.

L’Eidyllion de 1598 contient un poème de 128 vers et un autre de 8 vers («octostique»). Il est dédié à un camarade de Grasser, Johannes Schwarzenbach de Thalwil, et au vicaire de Saint-Pierre Georg Wildisen (1556-1602), qui fut un second père pour Johann Jacob après la mort de Jonas Grasser en 1588.

Le premier poème est désigné dans la dédicace à Wildisen comme une «églogue encomiastique» (eccloga ἐγκωμιαστική), c’est-à-dire un poème lyrique contenant un éloge, en écho au titre de la pièce. La première partie (v. 1-37) met en valeur les qualités guerrières des Suisses, la seconde (v. 38-128) appelle à la paix, à la pratique des belles-lettres et à l’étude des Saintes Écritures; en somme, une translatio imperii précède une translatio studii. Les sources antiques de Grasser sont plutôt variées (voir l’apparatus fontium), avec une prédilection pour Virgile. Le seul modèle non antique que nous avons trouvé concerne le vers 20 (gens aquilas, ursos, saevos imitata leones), où Grasser imite un passage de l’Helvetiae Descriptio de Glaréan (v. 5: gens aquilam, gens terribileis imitata leones). Ce choix n’est pas étonnant, car le poème de Glaréan, bien connu des humanistes suisses, est un éloge de la Suisse au même titre que le poème de Grasser. L’espoir de passer d’une culture guerrière à un havre pour les belles-lettres est aussi exprimé dans le poème du Lucernois Johannes Xylotectus qui célèbre l’Helvetiae Descriptio de Glaréan et le commentaire d’Oswald Myconius qui l’accompagne; Grasser n’a toutefois pas fait d’emprunt formel à Xylotectus.

Au début de la pièce la plus longue (v. 1-2), le poète demande si la Suisse est un pays voué à Mars, autrement dit à la guerre. Refusant de se fier aux mensonges des poètes, comme ceux de Virgile à propos de Didon et Énée (v. 3-9), il s’adresse à Junon, mère de Mars, qui confirme la faveur des dieux envers la Suisse dans ce domaine (v. 10- 31). Vient ensuite l’énumération des guerres menées par les Suisses durant leur histoire, depuis l’époque des Helvètes jusqu’aux récentes guerres d’Italie, en passant par la bataille de Sempach (v. 32-37).

Sur le plan culturel, en revanche, le poète laisse entendre que la réputation des Suisses n’est pas encore établie, mais le sera dans un futur proche (v. 38-44). La Suisse rivalisera alors avec l’Athènes antique en donnant naissance à de grands érudits (v. 41-44) et en hébergeant les divins représentants des arts et des lettres (45-47). Dieux, créatures mythiques et lettrés se transporteront tous de la Grèce à la Suisse, pays fertile et inspirant (v. 48-68). Le dieu de la guerre Mars fait alors place à la Paix personnifiée (v. 69-70 et 95-97). Les armes d’autrefois deviennent des outils de labour (v. 80-88). Après une diatribe contre les moines (89-94), le poète appelle à cultiver les belles-lettres sous le patronage des Muses et d’Apollon (v. 95-109). S’adressant ensuite au dédicataire, le jeune Johannes Schwarzenbach, favori d’Apollon (v. 110-117), il l’encourage à pratiquer la poésie, à observer la nature et à cultiver la vertu (v. 118-122). Enfin, l’étude des Saintes Écritures lui permettra de combattre les dogmes papistes et de ramener les hérétiques à la raison (v. 122-128).

Le propos du poète n’est pas toujours aisé à suivre, notamment parce que la construction du poème est assez maladroite et que certaines allusions historiques et mythologiques manquent de clarté. Ces défauts s’expliquent sans doute par le caractère improvisé de cette composition et par la jeunesse de son auteur (Grasser a dix-neuf ans au moment de la parution de l’ouvrage).

Le deuxième poème, bien plus bref, est adressé à Dieu pour le prier de protéger la Suisse et ses valeurs religieuses et sociales. Il est également l’occasion d’un hommage à Ulrich Zwingli et à son action réformatrice.

 

Bibliographie

Marti-Weissenbach, K., «Grasser, Johann Jakob», Dictionnaire historique de la Suisse, version online du 05.12.2005, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/025956/2005-12-05/.

Thomke, H., «Die Stellung Johann Jacob Grassers im Umkreis der oberrheinischen und schweizerischen Literatur», dans Schweizerisch-deutsche Beziehungen im konfessionellen Zeitalter. Beiträge zur Kulturgeschichte 1580-1650, éd. M. Bircher, W. Sparn et E. Weyrauch, Wiesbaden, Harrassowitz, 1984, p. 119-134.

Weber, A. R., «Johann Jacob Grasser (1579-1627)», Basler Zeitschrift für Geschichte und Altertumskunde 89 (1989), p. 41-133 (avec bibliographie).