Éditions: Vadianische Briefsammlung, vol. 6, éd. E. Arbenz et H. Wartmann, Saint-Gall, Fehr’sche Buchhandlung, 1908, p. 51-52; L. Mundt, «Von Wittenberg nach Chur: Zu Leben und Werk des Simon Lemnius in den Jahren ab 1539», Daphnis 17 (1988), p. 163-222, ici p. 186-187; traduction allemande p. 187-188.
De retour d’Allemagne en 1539, Simon Lemnius regagna ses Grisons natals et occupa un poste d’enseignant à l’école latine Saint-Nicolas de Coire. Cette école, qui devait sa création aux réformateurs de Coire Johannes Comander et Johannes Blasius, avait commencé ses activités à l’été ou à l’automne 1539 seulement. Comander et Blasius s’étaient assurés du soutien de Heinrich Bullinger, le successeur de Zwingli à Zurich, qui, en février 1539, écrivit à Johannes Travers, un notable influent, dont il obtint l’appui et grâce auquel l’école put voir le jour. Elle fut financée par les biens de deux monastères dissous de Coire, Saint-Lucius et Saint-Nicolas, dont le deuxième devint le siège de la nouvelle institution.
Le directeur de l’école, Nicolaus Artopoeus, recevait un salaire annuel de 100 florins, les deux autres professeurs (Lemnius et vraisemblablement son ami Wolfgang Salet) 50 chacun, ce qui constitue une somme peu élevée. Dans ce contexte, la demande de notre lettre est tout à fait compréhensible: Lemnius veut publier un poème adressé à l’influent Johannes Travers, car il espère que cela lui permettra d’améliorer sa situation financière (il semble compter sur le fait que Travers pourra lui obtenir une augmentation de salaire). Il demande à Vadian de lui venir en aide en recommandant aux imprimeurs d’accélérer la publication. Lemnius s’adresse à Vadian comme à un étranger; il tente toutefois de compenser cette distance d’une part en faisant référence à son amitié et à sa parenté par alliance avec le frère de Vadian, David (il se réfère par trois fois à ce lien qu’il considérait à juste titre comme son argument le plus fort), d’autre part en se présentant comme un lecteur enthousiaste des écrits du réformateur et en rapportant ce qu’il avait entendu dire de sa générosité envers ceux qui demandaient son appui. En s’efforçant de souligner à quel point il le connaît déjà, Lemnius tente d’établir avec lui une relation familière; il essaie en outre indirectement de le contraindre à ne pas refuser son appui (ce qui contredirait les échos positifs que Lemnius affirme avoir entendus à son propos). On peut dire que Lemnius se trouve, face au réformateur Saint-Gallois, en position de faiblesse (Vadian ne le connaît pas encore personnellement, et pourtant Lemnius sollicite déjà son appui dès le premier contact), dont il essaie néanmoins de tirer le meilleur parti possible en argumentant comme il le fait ici.
La réponse de Vadian, si tant est qu’elle ait jamais existé, n’est pas conservée. Toujours est-il que le poème de Lemnius ne fit pas l’objet de la publication que souhaitait Lemnius – et même à supposer qu’il reçut une réponse, celle-ci fut assurément négative. Lemnius toutefois publia vraisemblablement la pièce un an plus tard dans le cadre de son recueil d’Amores (Bâle, 1542), car l’élégie 4,2 (adressée au fils de Johannes, Jakob Travers) qui y figure est certainement une version révisée du poème mentionné dans notre lettre.
Bibliographie
Mundt, L., «Von Wittenberg nach Chur: Zu Leben und Werk des Simon Lemnius in den Jahren ab 1539», Daphnis 17 (1988), p. 163-222.
Schiess, T., «Zur Geschichte der Nikolaischule in Chur während der Reformationszeit», Mitteilungen der Gesellschaft für deutsche Erziehungs- und Schulgeschichte 13 (1903), p. 107-145.
Schiess, T., «Ein Brief des Simon Lemnius an Vadian», dans Beiträge zur Geschichte St. Gallens und der Ostschweiz, éd. T. Schiess, St. Gallen, Fehrsche Buchhandlung, 1932, p. 216-228.
Sur sa vie et son œuvre, voir H. U. Bächtold, «Bullinger, Heinrich», Dictionnaire historique de la Suisse, version en ligne du 07.04.2011, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/010443/2011-04-07/. Pour plus d’informations, voir les introductions des deux textes de Bullinger figurant sur ce portail: les Sermons et le Studiorum ratio.
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Johannes Travers naquit en 1483 à Zuoz (Grisons), où il mourut le 22.08.1563. Il étudia à Leipzig et en Transylvanie. En 1515, il participa à la bataille de Maregno à la tête d’une compagnie de Haute-Engadine. Par deux fois (1517 et 1523), il fut nommé capitaine de la Valteline et, en 1519, l’empereur Maximilien Ier lui adressa des lettres de noblesse. Il s’illustra comme commandant des Grisons et des Valtelinois dans les deux guerres de Musso (1525-1526 et 1531-1532). Il fut treize fois landammann de Haute-Engadine et fut plusieurs fois délégué des III Ligues à l’étranger. Face à la Réforme, il prôna d’abord la tolérance religieuse; il finit par se convertir au protestantisme en 1552; il s’opposa néanmoins avec succès à la suppression de l’évêché de Coire. Il entretint des relations épistolaires avec des humanistes suisses renommés et fonda la littérature rhéto-romane avec sa chronique en vers Chanzun da la guerra dalg Chiastè d'Müs de 1527 et, à partir de 1534, avec des drames bibliques. Voir C. Wieser, «Travers, Johann», Dictionnaire historique de la Suisse, version en ligne du 07.01.2014, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/010878/2014-01-07/.
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L’esquisse de l’histoire de cette école suit Mundt (1988), p. 166-168. On trouvera plus de détails dans Schiess (1903).
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Né vers 1500 à Balingen (Württemberg), mort le 15.12.1553 à Bâle. Son vrai nom était Nikolaus Pfister; il était également appelé Niclaus Balingus d’après son lieu de naissance. Il fut «maître d’école à Coire, Thoune et Brugg dès 1527, professeur de grec et d’hébreu à l’école supérieure (académie) de Berne dès 1547, directeur de l’école latine dès 1553»; voir C. Engler, «Artopoeus, Nicolaus», Dictionnaire historique de la Suisse, version en ligne du 16.10.2001, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/046475/2001-10-16/ (traduction de P.-G. Martin, que nous citons). Sur son activité dans les Grisons, voir plus précisément Mundt (1988), p. 168.
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Salet (mort en 1554) était originaire du Prätigau et avait reçu la citoyenneté de Coire en 1536. Probablement riche, il ne travailla pas longtemps à l’école Saint-Nicolas. En 1542, il apparaît comme «Klostervogt» (gouverneur ou préfet du monastère); dans les années suivantes, il fut gouverneur épiscopal et secrétaire privé de l’évêque, puis secrétaire de la ville de Coire et enfin secrétaire du représentant français à Coire; il tomba en 1554 devant Sienne comme chef des mercenaires au service de la France; voir Mundt (1988), p. 169 et n. 16.
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Schiess (1932), p. 221 note que 50 florins représentaient «à peine le double de la pension d’un étudiant à Zurich à cette époque» (nous traduisons). L’information sur ces salaires est fournie par une lettre de Johannes Comander à Joachim Vadian datée du 4 mai 1540.
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C’est aussi l’interprétation de Mundt (1988), p. 177.
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David von Watt était marié epuis 1528/29 à Euphrosyna Carlin, originaire des Grisons; sa présence à Coire est attestée dès 1541. David, né vers 1500 à Saint-Gall, se rendit à Cracovie en 1520/21, probablement pour s’y former dans le commerce, puis à plusieurs reprises pour affaires; si l’on en croit les registres fiscaux, il vécut à Saint-Gall entre 1529 et 1540. À la fin de l’année 1540, il renonça à sa citoyenneté saint-galloise pour se rendre à Coire; à cette époque, sa situation financière semble s’être considérablement détériorée. En 1543, il effectua le service militaire français, et en 1544, il revint à Coire, gravement malade. Sa femme et ses enfants (un fils et trois filles) se retrouvèrent dans une situation difficile. En 1547, Euphrosyna alla se reposer à Saint-Gall, où son fils l’avait précédée. En 1548, elle tenta d’emprunter de l’argent à des proches qui vivaient à Zurich et fit des projets pour son avenir avec David à Coire. Nous perdons ensuite toute trace du frère de Joachim Vadian. Voir W. Näf, Die Familie von Watt. Geschichte eines St. Gallischen Bürgergeschlechtes. Stammtafeln zur Genealogie der Familie von Watt, élaboré par A. Bodmer, Saint-Gall, Fehr, 1936, p. 92-95, et tableau généalogique III. Le degré de parenté de Lemnius avec Euphrosyna (et par conséquent avec David) ne peut probablement plus être déterminé.
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Il vécut de 1505 à 1556 et assura à sa famille, par son mariage avec Anna Büchler, la possession du château d’Ortenstein; Jakob était «capitaine au service de France, gouverneur épiscopal, landamman d’Ortenstein et capitaine de la Valteline»; voir S. Färber, «Travers (famille)», Dictionnaire historique de la Suisse, version en ligne du 18.11.2015, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/021947/2015-11-18/ (traduction de D. Vuilleumier, que nous citons).
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Mundt (1988), 170. Mundt suppose ailleurs (Simon Lemnius, Amorum Libri IV. Liebeselegien in vier Büchern, éd. et trad. L. Mundt, Bern etc., Lang, 1988, p. 171) que cette révision fut entreprise parce que Travers ne souhaitait pas que le poème lui soit directement adressé.