De Helvetiae origine: Guillaume Tell

Traduction (Français)

En effet, il en trouve deux autres; ils se réunissent, se plaignent l’injustice du tyran, et finalement jurent soit de mourir, soit de se venger de la cruauté du tyran. Parmi eux, comme un flambeau divin, se distinguait un homme très courageux et très ardent défenseur de la liberté de la patrie, Guillaume Tell, dont on ne sait s’il est plus courageux ou plus sage. En effet, à ses actes de courage il ajoutait la remarquable sagesse de son esprit, qui permit d’éliminer sans querelles internes et civiles ce qui, si l’on avait pour cela usé de violence, aurait pu entraîner un grand effondrement de tout l’empire. Voilà pourquoi il fut le premier à oser remuer cette boue; il mettait toute son énergie à rechercher une occasion favorable pour libérer la patrie de la cruelle domination des tyrans.

Le chapeau placé sur le bâton par le tyran pour qu’on le vénère lui fournit une occasion très favorable. Donc sa grandeur d’âme, sa rare bravoure, son amour très ardent envers sa patrie stimulèrent tant Guillaume qu’il fit passer les édits impies du tyran après sa patrie. Et ainsi, passant trois ou quatre fois devant le chapeau, il n’eut aucun signe de révérence, aucun geste physique, aucune expression de respect montrant qu’il était soumis à ce chapeau; cependant, il modéra son mépris pour le tyran impie en affichant une modestie admirable, de sorte que toute son attitude pouvait sembler le résultat du hasard. Mais tout cela (car nulle part les palais des princes ne sont dépourvus de délateurs) parvint sans tarder aux oreilles du tyran, qui étaient grand ouvertes aux calomnies; s’y ajoutèrent beaucoup d’éléments qu’ils semblaient inventer dans le but exagérer cette affaire; il est accusé d’avoir commis un crime de lèse-majesté.

Mais pourquoi en rajouter? On fit venir cet homme très ardent pour qu’il plaide sa cause devant le terrible tyran. Et ce procès n’avait pas été engagé pour une autre raison que celle pour laquelle le loup d’Ésope avait engagé un procès avec la petite brebis sous prétexte que la source avait été troublée. Dans ce procès en effet, le loup était à la fois l’accusateur, le témoin et le juge. Dans le cas qui nous occupe, le tyran s’était arrogé le rôle d’accusateur et de juge. Il porta une accusation de mépris et de lèse-majesté, et lui en demanda la raison, afin de pouvoir prendre prétexte de cette raison pour le châtier plus cruellement. Guillaume répondit sereinement que tout cela s’était passé sans préméditation, qu’il n’y avait même pas fait attention, mais que, contraint de courir de-ci de-là en raison de ses trop nombreuses occupations, il n’avait pas pris garde au chapeau. Mais cette cruelle bête sauvage ne daigne en aucune manière admettre cette excuse; on le traite de paysan séditieux, de révolutionnaire, de perturbateur de l’ordre public, de contempteur des lois et de représentant d’une faction impie, on le jette en prison, on invente un genre exquis de punition afin que les paysans, frappés par sa cruauté, renoncent ensuite à leurs désirs de causer des troubles de ce genre. Comme ils ne trouvaient rien qui fût suffisamment approprié et à la hauteur d’un tel forfait, ils voulurent finalement interroger Guillaume lui-même à ce sujet. On lui demanda s’il avait des enfants, et lequel parmi eux tous lui est le plus cher. Il répondit en affirmant avoir des enfants, et il avoua qu’il aimait surtout tendrement son plus jeune fils. Après avoir entendu cela, ce bourreau très inhumain imagina une punition effroyable: en effet, il contraignit l’homme à se placer à cent vingt pas de distance et à faire tomber une pomme placée au sommet de la tête de l’enfant au moyen d’une flèche acérée – une erreur aurait pour prix la mort; ô sentence effroyable! ô monstrueuse cruauté! Que se retirent à présent les auteurs grecs avec leurs histoires mythologiques, qu’elle se retire, la férocité bestiale de Denys, qu’il se retire, le pouvoir suprême de Manlius souillé du sang de son fils, que se retire Phalaris avec son inventeur de nouveaux supplices, Périllos. Néron, comparé à lui, pourrait à peine atteindre son ombre. Car qu’y a-t-il de plus cruel, ô Dieu immortel, que d’ordonner à un père très zélé (de sa patrie aussi bien que de ses enfants), de lui enjoindre et même de le contraindre de faire tomber, à l’aide d’une flèche rapide et errante, du sommet de la tête de son tout jeune fils, qui lui est très cher et qui ne se rend pas encore compte du danger mortel qu’il encourt, une pomme, un si petit objet, alors qu’il se trouve à une si grande distance, qu’il est épuisé par les fers de la prison et qu’il chancelle. Ô cœur de pierre, ô être monstrueux, ô homme d’une extraordinaire cruauté et, comme le dit Ovide,

Et tes veines entourent des entrailles de pierre,

Et ton cœur dur porte en lui des semences de fer,

Et la nourrice qui jadis offrit à ton palais délicat

Ses seins pleins à téter, c’était une tigresse.

[…]

Entre-temps [Guillaume] gravit les très hautes montagnes et parvint à la route royale par où il savait que le bailli allait passer à cheval; là, se dissimulant dans des branchages, tendant son arbalète, il attendit impatiemment son arrivée. Le bailli arrive enfin, fier, le regard égaré; ses yeux sont étincelants, ses dents grincent, son visage est pâle, ses mains et son corps tout entier, saisis d’une terrible fureur, tremblent. Il s’indigne de ce qu’une telle proie lui ait échappé. Il s’irrite de ce qu’un tel homme, dont la bravoure doit être crainte plus que tout, ait été soustrait à ses mains. Il est furieux et se maudit lui-même de ce qu’il ait confié son salut et celui des siens à un ennemi si ardent. Bref! S’il est permis de comparer les petites choses aux grandes, on aurait cru voir un deuxième Polyphème courant çà et là dans les montagnes à la recherche d’Ulysse, le visage cruel et imprégné de pus. Mais tandis que, saisi d’une terrible fureur, Gessler tourne sa face de tyran vers les yeux farouches de Guillaume, celui-ci le fait tomber de cheval en le transperçant d’une flèche acérée avec laquelle il l’avait visé. Mais tandis que tous ses compagnons s’affairaient autour de lui et que, terrifiés par ce malheur imprévu, ils prenaient soin de lui, Guillaume prit la fuite et, de retour chez ses alliés uranais, leur exposa toute la situation et les exhorta à se hâter de rétablir dès maintenant la liberté qu’on leur avait prise. Ce très cruel tyran, à qui l’on ne saurait attribuer aucun nom empreint de dignité, expire dans les bras des siens, et meurt. Ses compagnons de la cour, craignant pour leur vie, n’osant regagner Uri, se rendent à Lucerne. Entre-temps, ces Brutus et ces Publicola, qui passionnaient les esprits des Uranais par leurs discours, obtinrent aisément ce qu’ils voulurent de ces opprimés et de ces malheureux, et les cœurs de tous s’enflammèrent d’une haine très ardente à l’encontre de la noblesse tout entière: assurément, la plèbe romaine ne détesta pas moins le nom de «roi» que ceux-ci celui de «noblesse».