Johann Jakob Rüeger La Conjecture sur une colonne de marbre antique et le mystère de l’inscription de Kloten
Date de composition: 24 janvier 1603 (date indiquée à la fin du texte).
Éditions: Coniectura de columna marmorea antiqua, Clotae anno 1601 eruta: ex archivis ecclesiae Tigurinae, Zurich, imprimeur inconnu, 1732; Coniectura de columna marmorea antiqua, Clotae anno 1601 eruta: ex archivis ecclesiae Tigurinae, dans Tempe Helvetica, t. VI, s. IV, p. 606-612. Résumé en allemand par Bächtold (1884), p. 72-73.
En 1732, Johann Baptist Ott, archidiacre du Grossmünster à Zurich et féru d’histoire, exhume un manuscrit anonyme du début du XVIIe siècle dans les archives de l’Église de Zurich. Ce texte, intitulé «Conjecture sur une colonne de marbre antique» (Coniectura de columna marmorea antiqua), traite de deux inscriptions antiques similaires, l’une découverte à Münchenwiler (non loin d’Avenches), l’autre à Kloten; la première est gravée sur une stèle en calcaire, la seconde sur une colonne en calcaire jurassique (qui s’apparente à du marbre).
Voici l’inscription de Münchenwiler dans sa transcription moderne:
GENIO
PAG · TIGOR
P · GRACCIVS
PATERNVS
T · P · I
SCRIBONIA
LVCANA
H · F · C
Genio / pag(i) Tigor(ini) / P(ublius) Graccius / Paternus / t(estamento) p(oni) i(ussit) / Scribonia Lucana / h(eres) f(aciendum) c(uravit).
Publius Graccius Paternus a ordonné dans son testament que [cet autel/cette statue] soit érigé(e) en l’honneur du génie du canton des Tigorins. Scribonia Lucana, son héritière, a veillé à sa réalisation.
Quant à l’inscription de Kloten, elle se présente ainsi:
GENIO
PAG · TIGOR · P. GRAC
CIVS · PATERNUS
/ / / / / / / / /
SCRIBONIA LVCANA
V. FEC.
Genio / pag(i) Tigor(ini) P(ublius) Grac/cius Paternus / […] / Scribonia Lucana / u(xor) fec(erunt).
Au génie du canton des Tigurins, P. Graccius Paternus [… et] Scribonia Lucana, son épouse, ont fait [ériger ce monument].
Les deux inscriptions mentionnent le pagus Tigorinus ou Tigurinus, dont il est question dans la Guerre des Gaules de César (1,12). Le débat sur l’emplacement de ce pagus est déjà vif au XVIe siècle, comme on peut le voir dans les commentaires des humanistes sur ce passage. Mais comment expliquer que deux inscriptions semblables se trouvent à deux endroits aussi éloignés? Pourquoi ont-elles été gravées sur des supports différents? Les interrogations autour de ces inscriptions sont multiples. En publiant la Coniectura en 1732, Ott va ainsi provoquer une controverse qui occupera les savants jusqu’à la fin du XIXe siècle. Si nous traitons de ce texte sur notre portail, c’est d’une part parce qu’il présente un intérêt pour l’histoire de l’épigraphie et d’autre part parce qu’un humaniste suisse en est l’auteur: il s’agit du Schaffhousois Johann Jakob Rüeger, qui ne sera identifié comme auteur de la Coniectura qu’en 1864.
Johann Jakob Rüeger (1548-1606)
Passé par l’Académie de Strasbourg dès 1562, Rüeger étudia la théologie à Zurich de 1567 à 1569. Il fut ensuite pasteur dans le canton de Glaris (à Mollis et à Schwanden), où il entra en contact avec celui qu’on nommera plus tard le «père de l’histoire helvétique», Aegidius Tschudi, qui était également un féru d’inscriptions antiques. Après avoir occupé plusieurs fonctions pastorales dans le canton de Schaffhouse, Rüeger devint premier pasteur d’Allerheiligen (1600) et intégra le Conseil des scholarques (1592-1606), qui attribuait des bourses d’études à de jeunes Schaffhousois. De 1596 à 1599, il inventoria les archives de l’ancien couvent local. Son intérêt pour l’histoire et les monnaies anciennes lui permit de rencontrer d’autres d’érudits, avec lesquels il entretint une correspondance, notamment le Zurichois Johann Wilhelm Stucki, dont nous présentons ailleurs l’ouvrage sur l’histoire des banquets, et le médecin et numismate d’Augsbourg Adolf Occo III, dont il sera question plus loin. Outre la Coniectura, Rüeger rédigea des travaux généalogiques et publia une chronologie intitulée Synopsis historica (1595), aujourd’hui perdue. Son œuvre majeure, composée entre 1600 et 1606 mais publiée seulement au XIXe siècle, est une description topographique et historique en allemand du canton de Schaffhouse, insérée dans une histoire de la Confédération et du Saint-Empire romain germanique. Pour ce travail, Rüeger eut accès aux archives de l’ancien couvent d’Allerheiligen, de l’hôpital et de la ville, mais pas aux registres du Conseil (Ratsmanuale). Il utilisa aussi les chroniques des historiens suisses Johannes Stumpf et François Guillimann, ainsi que des chroniques universelles. L’ouvrage était sans doute destiné à la publication, mais à la mort de l’auteur, le Conseil le mit sous clé dans les archives. Des copies manuscrites abrégées ou augmentées de l’œuvre circulèrent toutefois, preuve de l’intérêt que lui témoignèrent les érudits.
La Coniectura de columna marmorea antiqua
La recherche et l’étude des inscriptions antiques étaient répandues chez les humanistes, qui s’intéressaient beaucoup aux vestiges et aux artefacts antiques. C’est d’ailleurs à la Renaissance qu’on commença à réunir les inscriptions dans des recueils, en Suisse et à l’étranger. Des érudits comme Stumpf et Tschudi parcoururent la Suisse et copièrent les inscriptions qu’ils trouvèrent. Celle de Münchenwiler est visible dans un manuscrit de Tschudi de 1536 et dans la chronique imprimée de Stumpf de 1548. Guillimann l’inclut également dans son histoire suisse de 1598. Rüeger, dans la Coniectura, compare les relevés de Stumpf et de Guillimann. Le texte de l’inscription tel qu’on peut le lire chez ces humanistes ne correspond pas exactement à celui des recueils épigraphiques modernes en raison de quelques erreurs de transcription ou de restitution; de telles erreurs n’étaient pas rares, les humanistes tombant souvent sur des inscriptions fragmentaires, mutilées ou érodées. La science épigraphique n’en était alors qu’à ses débuts. Les restitutions tentées par les humanistes n’étaient donc pas toujours heureuses, à l’image des conjectures qu’ils élaboraient dans leurs éditions des textes littéraires antiques. Bien évidemment, ces erreurs avaient des conséquences sur l’interprétation qu’ils donnaient de ces inscriptions, comme le montre la Coniectura.
L’inscription de Münchenwiler est déjà bien connue des humanistes et antiquaires suisses à l’époque de Rüeger. Ce qui pousse ce dernier à prendre la plume, c’est la découverte en 1601 de la colonne de Kloten. Le notable Hans Heinrich Holzhalb la mit au jour au lieu-dit «Aalbühl» (plus tard «Schatzbuck»), non loin de la voie romaine reliant Windisch, Winterthour, Pfyn et Arbon. Il la fit transporter dans le jardin de sa maison «Zum Wilden Mann» à Zurich, située en contrebas du Lindenhof de Zurich. Cette découverte ne passa pas inaperçue dans le milieu antiquaire, comme en témoigne une lettre du numismate augsbourgeois Adolf Occo à Rüeger, datée du 20 novembre 1602:
Scribit dominus Stukius se Boica sive Bavarica domini Velseri nondum vidisse; quaeso, si grave non est, mittas ei tuum exemplar et ego aliud ad te deferri curabo, meis etiam sumptibus comparatum aut a domino Velsero impetratum; cui tuas litteras quam primum misi, exspectaturus, quid respondeat mihi ad columnam illam Tigurinam, de qua ad Stukium etiam quaedam scripsi. Vestri illi Helvetii non sunt indagatores inscriptionum antiquarum, proinde eas haud quoque curant. Si hic esset, suis eam aedibus dominus Velserus noster propriis quoque sumptibus inferri curaret, ut multa habet in atrio suo saxa et antiquitatum monumenta, quorum aliqua in paternis etiam aedibus fuere; tanto illo studio tenetur. Quid ad columnam illam Tigurinam aut eius inscriptionem responsurus sit, habebis Deo volente hinc octiduo, si vixero.
Le sieur Stucki écrit qu’il n’a pas encore vu les Boica ou Bavarica du sieur Welser. Je te prie, si cela ne te dérange pas, de lui envoyer ton exemplaire, et moi, je veillerai à t’en faire parvenir un autre, acquis à mes frais ou obtenu du sieur Welser en personne. Je lui ai déjà envoyé ta lettre au plus vite et j’attends sa réponse au sujet de cette colonne de Zurich, sur laquelle j’ai également écrit quelques observations à Stucki. Vos Suisses ne sont pas des chercheurs d’inscriptions antiques et n’y prêtent donc guère attention. Si cette pierre se trouvait ici, notre sieur Welser ferait même transporter la colonne dans sa propre demeure à ses frais, lui qui possède déjà dans sa cour quantité de pierres et de monuments antiques, dont certains se trouvaient même dans la maison de son père. Cela le passionne beaucoup. Quant à ce qu’il répondra concernant cette colonne de Zurich ou son inscription, tu le sauras, si Dieu le veut, dans huit jours à compter d’aujourd’hui, pourvu que je sois encore en vie.
La composition de la Coniectura est de peu postérieure à cette lettre. Rüeger a dû rapidement recevoir les réponses qu’il attendait et s’est mis au travail sans tarder. Il est possible qu’il soit allé voir le monument sur place, même si la description qu’il en fait pourrait tout aussi bien être empruntée à l’un de ses correspondants. L’humaniste schaffhousois a dû ensuite envoyer une copie de son texte à l’une de ses connaissances de Zurich, puisqu’Ott l’a retrouvée dans les archives de l’église de Zurich quelque cent trente ans plus tard.
Dans sa Coniectura, Rüeger met en parallèle les inscriptions de Münchenwiler et de Kloten, dans lesquelles il repère plusieurs différences. Il réfléchit aux intentions du commanditaire des inscriptions, Publius Graccius Paternus, et, après avoir décrit la colonne, questionne son usage: était-ce un socle de statue, le support d’un temple ou simplement une colonne «nue»? Rüeger souhaiterait en tout cas que les fouilles de Kloten se poursuivent. Puis il parle du génie cité dans les inscriptions et compare la formulation avec celle des pièces de monnaie romaines. S’ensuit une étude prosopographique des commanditaires, Publius Graccius Paternus et Scribonia Lucana, avec le recours aux sources littéraires. L’humaniste rapproche en outre le cognomen Paternus de la localité de Payerne et se réfère à une troisième inscription, située à Pierre-Pertuis, qui mentionne un autre Paternus. Ses réflexions le mènent à s’interroger sur l’époque où la religion païenne a été supplantée par le christianisme, évoquant au passage la légende de la légion thébaine. Dans sa conclusion, il exhorte les autorités zurichoises à mettre en valeur ce patrimoine local, peut-être en réaction au reproche d’Occo sur l’indifférence des Suisses à l’égard de leurs inscriptions.
La Coniectura et les débats sur les inscriptions aux XVIIIe et XIXe siècles
Nous ignorons si le texte de Rüeger était destiné à l’impression. Johann Baptist Ott lui donna en tout cas une plus grande résonance en le publiant en 1732. Les hostilités furent lancées par un correspondant d’Ott, Johann Caspar Hagenbuch, alors professeur au Carolinum, qui, après avoir dans un premier temps admis l’authenticité de l’inscription, la contesta, estimant que l’auteur de la Coniectura (à cette époque non identifié) était un faussaire. En 1747, le même Hagenbuch mit au jour une stèle funéraire gravée d’une inscription qui témoignait pour la première fois du véritable nom de la Zurich antique: statio Turicensis. Cette découverte remit en question le terme Tigurum accepté jusque-là et fournit un argument de plus aux détracteurs de l’inscription de Kloten, la présence du pagus Tigurinus dans la région zurichoise devenant de plus en plus problématique. Quarante ans plus tard, l’historien bernois Gottlieb Emanuel von Haller estimait d’ailleurs que «toute cette histoire est un conte, tout y est satirique et ironique» et que «Johann Baptist Ott a voulu ainsi se moquer du respectable Hagenbuch», sous-entendant (à tort) qu’Ott avait forgé la Coniectura de toutes pièces.
Au XIXe siècle, le philologue Johann Caspar von Orelli se rallia à cette opinion dans son recueil d’inscriptions, tout comme l’historien Theodor Mommsen dans ses Inscriptiones Confoederationis Helveticae Latinae de 1854. Alors, affaire classée? Pas tout à fait. En 1862, un fragment de la colonne (disparue entre-temps) refit son apparition lors de la démolition du mur du jardin situé «Zum Wilden Mann», au pied du Lindenhof à Zurich. L’archéologue Ferdinand Keller et l’historien Georg von Wyss publièrent un article en deux parties dans lequel il réhabilitèrent l’inscription et identifièrent Rüeger comme auteur de la Coniectura. Le fragment entra ensuite dans la collection de la Société des antiquités patriotiques de Zurich (Gesellschaft für vaterländische Alterthümer), dont Keller était le fondateur, avant d’être transféré au Musée national en 1889.
L’affaire de l’inscription de Kloten connut un ultime rebondissement en 1881, lorsque Mommsen reprit le dossier dans un article consacré à diverses questions épigraphiques. Après avoir souligné qu’il est tout à fait exceptionnel de retrouver deux inscriptions aussi semblables dans deux endroits si éloignés, il rappelle que les Zurichois se sont longtemps identifiés aux Tigurins, ce qui constitue à ses yeux un excellent mobile pour un faussaire patriote. En effet, la présence à Avenches d’une inscription vouée au génie des Tigurins contrariait la théorie du Tigurum zurichois. La découverte d’une inscription similaire en terre zurichoise permettait de rétablir la balance.
C’est toutefois avec un argument très concret (et plutôt flagrant) que Mommsen démontra de manière irréfutable que l’inscription de Kloten était un faux: le texte de la colonne reproduit à l’identique les erreurs de transcription de Johannes Stumpf! De plus, un examen attentif de la colonne conservée au musée de Zurich montra que les lettres étaient déformées et que les points séparatifs entre les lettres avaient été placés vers le bas, et non à mi-hauteur comme dans les véritables inscriptions antiques. Pour Mommsen, il n’y avait plus aucun doute: «La solution est simple et, à vrai dire, évidente. La prétendue inscription de Kloten est un faux; seulement, contrairement à ce que l’on croyait autrefois, ce faux n’a pas été fabriqué sur papier mais sur pierre. L’auteur [du faux] demeure inconnu, tandis que toutes les autres personnes impliquées semblent avoir agi de bonne foi.» Mais comment expliquer que pendant si longtemps les érudits aient été mystifiés par cette supercherie? C’est aussi ce que se demanda l’historien allemand, dont l’indignation s’accompagne d’un certain sens de la formule: «L’épigraphie latine est-elle donc condamnée à demeurer le quartier général de l’ignorance et de la négligence philologiques?»
Conclusion
Comme le montre la Coniectura de Rüeger, les humanistes ont joué un rôle important dans le développement de l’épigraphie. Certaines inscriptions antiques ne nous sont d’ailleurs connues que par leurs recueils, les supports de ces inscriptions ayant entre-temps disparu, enfouis, remployés ou détruits par l’activité humaine. Il arrive cependant que des érudits, pour diverses raisons, utilisent leurs connaissances pour produire des faux plus ou moins réussis. Dans le cas de la colonne de Kloten, Rüeger ne fut probablement pas complice de la supercherie. Il faillit même découvrir le pot aux roses dans sa Coniectura en remarquant certaines étrangetés de l’inscription, mais sans parvenir à la même conclusion que Mommsen. L’heureuse coïncidence de la découverte l’a-t-il aveuglé au même titre que ses amis zurichois, ou ne disposait-il simplement pas de tous les outils scientifiques pour identifier le faux? L’un n’exclut peut-être pas l’autre.
Bibliographie
Abréviations
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