Mathieu Schiner Lettre à Adrien de Riedmatten
Date de composition: 21 août 1522.
Manuscrit: Manuscrit autographe, CH AEV, ABS, Tir. 102/39, 4 feuillets de papier, 22x30 cm., latin.
Édition: Albert Büchi, Korrespondenzen und Akten zur Geschichte des Kardinals Matth. Schiner. II. Band (von 1516 bis 1527), Bâle, Geering, 1925, Nr. 841, p. 498-502.
Vie de Mathieu Schiner
Mathieu Schiner (1465-1522), cardinal et évêque de Sion, chef spirituel et temporel du Valais, a joué un rôle politique important au niveau européen, au début du XVIe siècle. Il n’est cependant pas connu comme un homme de lettres, ni un humaniste. Il entretient pourtant une correspondance avec les personnages les plus puissants et influents de son temps, tels que le roi d’Angleterre Henri VIII, l’empereur Charles Quint ou les papes Jules II et Léon X.
Issu d’une famille paysanne aisée du hameau de Mühlebach, près d’Ernen, dans le Haut-Valais germanophone, le jeune Mathieu Schiner est envoyé auprès de son oncle Nicolas Schiner, alors chanoine de Sion et curé d’Ernen, pour y apprendre les premiers rudiments du latin. Il poursuit ses études à Sion et Zurich, puis à Côme, où il acquiert des connaissances de théologie, de littérature latine et de langue italienne. Il surpasse bientôt son professeur, Teodoro Lucino, qui le sollicite parfois pour le remplacer. Il fait preuve d’une mémoire et d’une éloquence exceptionnelles. De retour en Valais, il est nommé chapelain, vicaire, puis curé d’Ernen, une paroisse fort riche et influente. À la mort de l’évêque Jost de Silenen, son oncle Nicolas Schiner est élu évêque grâce au soutien de Georges Supersaxo, fils de l’évêque Walter Supersaxo. Peu après, en 1496, Mathieu Schiner est nommé chanoine de Sion et ne tarde pas à obtenir la dignité de doyen de Valère, déjà en 1497. Il prend une part active à la gestion des affaires du Chapitre cathédral de Sion et représente l’évêque, son oncle, de plus en plus fréquemment. Selon Josias Simler, en tant que curé d’Ernen, il se fait connaître et apprécier pour ses vastes connaissances, aussi bien théologiques et littéraires que juridiques, ses mœurs irréprochables, presque ascétiques, allant jusqu’à se coucher à même le sol, la tête posée sur une planche, et son sens de la justice, à même de régler les litiges entre villageois. Grâce à ses qualités et à l’appui de son oncle et de Georges Supersaxo, il parvient à gravir rapidement les échelons vers l’épiscopat.
L’évêque Nicolas Schiner est conscient de manquer de l’énergie nécessaire pour maîtriser les rébellions de ses sujets et tenir tête aux intrigues du roi de France, qui cherche à inclure les Valaisans dans son alliance avec les Confédérés, conclue le 16 mars 1499. Il résigne donc sa charge, autrement dit remet sa démission entre les mains du pape. Ce dernier accepte et nomme, dans la foulée, son neveu Mathieu évêque à sa place, sans toutefois que celui-ci ait obtenu au préalable le consentement du Chapitre cathédral de Sion. En octobre 1499, Mathieu Schiner est consacré évêque dans la basilique Santa Maria dell’Anima à Rome par le pape Alexandre VI. Est-ce son éloquence et sa force de persuasion qui sont décisives, ou plutôt l’influence de l’ambassadeur du duc de Milan auprès du Saint-Père? Pendant ce temps-là, en Valais, Georges Supersaxo intervient pour contraindre le rival de Schiner, le Lucernois Peter von Hertenstein, neveu de l’évêque Jost de Silenen, à renoncer au siège épiscopal, moyennant une indemnisation financière. À son retour de Rome, Schiner fait son entrée dans sa résidence épiscopale à Sion, en fin janvier 1500. Au début de son épiscopat, il se montre très impliqué dans l’action pastorale en Valais. Pleinement conscient de la nécessité de réformer l’Église, il entreprend plusieurs visites de l’ensemble des paroisses de son diocèse, entre 1503 et 1505, puis entre 1508 et 1509. À cette occasion, il dispense des confirmations, s’efforce de lutter énergiquement contre les manquements et les abus du clergé, en donnant des directives très précises et en veillant à leur application dans chaque paroisse. Il est aussi bâtisseur: en 1505, il permet le transfert de l’église paroissiale à Rarogne sur la colline qui surplombe le village, où se trouvaient les ruines d’une ancienne tour, que le tailleur de pierre, architecte et ingénieur Ulrich Ruffiner transforme en une église, aux murs ornés de splendides fresques représentant notamment le Jugement dernier. À Sion, Schiner encourage la suite des travaux de reconstruction, à sa propre gloire et à celle de son oncle, de l’église Saint-Théodule, à l’emplacement d’une ancienne église carolingienne démolie, travaux également entrepris sous la conduite du maître Ulrich Ruffiner. Il incite des bienfaiteurs à se manifester et, pour ce faire, obtient une lettre d’indulgence signée par vingt-deux cardinaux, en vertu de laquelle tous les fidèles qui accepteront de contribuer à la construction ou à l’embellissement de l’édifice, recevront 100 jours d’indulgence. Pour compléter ces revenus, il envoie des quêteurs parcourir tout son diocèse. L’église restera inachevée, privée de voûte jusqu’en 1644, les travaux ayant été abandonnés après l’exil de Schiner en 1517.
Le pape Jules II partage avec Schiner un certain penchant pour la guerre. Il espère pouvoir compter sur lui pour obtenir le soutien militaire des Suisses, dans le contexte tendu des guerres d’Italie. En remerciement pour les services diplomatiques que lui a rendus l’évêque de Sion, notamment en favorisant la conclusion d’une alliance entre la papauté, les cantons Confédérés et le Valais (14 mars 1510), il lui accorde la pourpre cardinalice, en 1511, sous le titre de pasteur de Santa Pudenziana. Par la force de persuasion de ses discours, le cardinal parvient à détourner les Suisses d’une nouvelle alliance avec le roi de France, vaincu à Novare (1513) par les mercenaires suisses pourtant inférieurs en nombre. Grâce à cette victoire les Français sont chassés d’Italie et le duché de Milan est restitué à Maximilien Sforza, fils de Ludovic. Cette éclatante victoire de Novare est un succès de plus à mettre au compte de Schiner et la preuve qu’il mérite la confiance que Jules II a placée en lui. Il se trouve à ce moment-là au faîte de sa gloire.
Georges Supersaxo, d’abord grand ami de Mathieu Schiner, devient ensuite son ennemi le plus acharné, dès le moment où il apporte son soutien au roi de France durant les guerres d’Italie. Au contraire, Schiner, sans doute par crainte de voir les Français aux frontières du Valais dans le duché de Milan, lutte toujours implacablement contre eux, afin de les chasser d’Italie. Le motif même de leur rupture est précisément la conclusion d’une alliance entre le Valais et le roi de France Louis XII, en 1510, dont les partisans de Supersaxo ont obtenu la signature par le grand bailli, sous la contrainte des armes et contre la volonté de l’évêque Mathieu Schiner. La haine de ces deux grands personnages entraîne le Valais, divisé en deux camps, aux portes de la guerre civile, avec son lot d’emprisonnements, de tortures, d’excommunications, d’exécutions et de violences autant verbales que physiques. Plusieurs partisans de Supersaxo sont accusés de crime de lèse-majesté envers le cardinal Schiner et de haute trahison, emprisonnés et traduits en justice, interrogés sous la torture et condamnés à mort.
Après la mort de Jules II, Léon X devient pape, et après celle de Louis XII, François Ier devient roi de France. Ces changements affectent directement Schiner qui doit composer avec ces nouveaux souverains. Lors de la terrible défaite de Marignan du 13 et 14 septembre 1515, les Suisses défendent le Milanais avec leurs alliés, le pape Léon X et l’empereur Maximilien Ier, contre le roi de France François Ier. Schiner, alors commandant en chef des troupes suisses et légat pontifical, ne s’avoue pas vaincu. Il se réfugie à Innsbruck auprès de l’empereur et tente de le convaincre de lancer une nouvelle campagne pour libérer Milan. Les difficultés de paiement de l’armée impériale et la désunion des troupes conduisent cependant à l’échec du projet durant le printemps 1516. Déjà auparavant, mais particulièrement durant le reste de l’année 1516, Schiner déploie une intense activité diplomatique pour nouer une nouvelle alliance entre le roi d’Angleterre Henri VIII, Charles de Castille, le futur Charles Quint, l’empereur Maximilien Ier et le pape contre le roi de France. Parallèlement, Richard Pace, l’ambassadeur anglais auprès des Confédérés, tente d’empêcher ces derniers de conclure un traité avec le roi de France. Après une rencontre avec l’empereur Maximilien à Augsbourg en septembre, Schiner rejoint l’Angleterre, voyageant incognito sous un déguisement. Il séjourne auprès du roi Henri VIII dès la mi-octobre et y est reçu avec beaucoup d’égards. Son influence est assurément décisive dans la conclusion de l’alliance planifiée, le 29 octobre 1516. Or, dans un bref très virulent du 19 novembre de la même année, le pape Léon X adresse de vifs reproches à Schiner: bien loin d’avoir donné son assentiment à cette alliance, il désapprouve même tout à fait les démarches de son cardinal trop enclin à encourager les guerres entre chrétiens, guerres qui lui sont des plus importunes… Il voit un fossé entre sa pensée «entièrement portée à la paix et à la concorde commune» et la propension de Schiner «non seulement à s’ingérer lui-même dans des actions ennemies de Dieu, hostiles au salut du peuple des fidèles», mais aussi à l’impliquer, lui, le pape, dans ces mêmes entreprises guerrières, incompatibles avec sa dignité. Le cardinal ose même abuser de son nom et de son autorité, compromettre sa réputation. Avec certes beaucoup d’élégance, mais néanmoins une grande fermeté, le pape s’insurge contre Schiner et ses tractations belliqueuses: «Comment, en effet, toi qui es parfaitement conscient que nous n’avons rien médité de tel ni ne te l’avons communiqué, peux-tu te laisser persuader par un mensonge tel que tu corromps ton serment de fidélité?».
En Valais, déjà en 1510, la tension était montée entre Mathieu Schiner, farouche partisan du pape, et Georges Supersaxo, soutien inconditionnel du roi de France, ainsi qu’entre leurs partisans respectifs. Schiner, alors évêque, n’hésite pas à excommunier Supersaxo, avec cent chefs d’accusation, et à lui intenter un procès à Rome. En 1517, la situation s’aggrave. Les partisans de Supersaxo assiègent du château de Martigny aux mains de Pierre, le frère de Mathieu Schiner, qui réussit toutefois à prendre la fuite. À ce moment, l’official de Sion Jean Grand obtient du pape Léon X un bref, le 22 février 1517, qui menace d’excommunication Supersaxo, pourtant déjà excommunié, ainsi que ses partisans, s’ils ne restituent pas à l’Église de Sion tous ses biens et droits, y compris les châteaux. Or, lorsque le bref est publié, la reddition et l’incendie du château ont déjà eu lieu et les menaces restent vaines. Quelques mois plus tard, sous l’influence du roi de France, le pape ordonne à son nonce Pucci de lever l’excommunication pour la durée d’un mois et demi. En 1518, lors de la visite du nonce apostolique Sigismond Dandolo, chargé d’enquêter sur le litige entre le cardinal Schiner et les dizains et de lever les peines ecclésiastiques prononcées par le cardinal, le grand bailli Simon In-Albon préside la Diète réunie à Sion. Il remet au nonce un mémoire très virulent contre le cardinal Schiner. Dans une telle situation, en juillet 1519, Schiner obtient du pape Léon X une autre bulle d’excommunication contre Supersaxo et ses partisans, qui contient cette fois-ci la liste nominative de 200 personnes, dont des membres du clergé et des représentants de familles puissantes du pays. Face à un tel déchaînement de haine à son égard, Schiner préfère, dès la fin 1517, se tourner vers sa carrière internationale. Il passe sa dernière nuit à Münster, du 30 au 31 août 1517, en fuite vers Altdorf et ne reverra jamais plus le Valais.
Poussé par sa haine envers les Français, dès 1516, Schiner œuvre, au nom de l’empereur Maximilien Ier, pour lui trouver, par avance, un remplaçant et éviter coûte que coûte que le trône impérial ne revienne au roi de France François Ier. Le roi d’Angleterre Henri VIII est approché, plusieurs fois sollicité, notamment par Schiner, mais méfiant, en 1518, il décline finalement l’offre de la couronne impériale, aussi alléchante soit-elle. Dès lors, Schiner tente de promouvoir la candidature du jeune Charles de Castille, âgé de 18 ans, auprès de toutes les chancelleries d’Europe. Le jeune homme est élu roi des Romains, le 28 juin 1519, après le décès de Maximilien Ier, survenu le 12 janvier 1519. Schiner jubile sans doute, et la reconnaissance du nouveau souverain ne tarde pas à se manifester. L’empereur Charles Quint, tout juste élu, accorde en effet par une lettre du 1er juin 1519 une récompense au cardinal Schiner: une pension annuelle de 2000 florins jusqu’à l’obtention promise d’un bénéfice ecclésiastique de valeur équivalente, voire supérieure. Le roi reconnaît pleinement les bons offices et le zèle infatigable de son serviteur envers son prédécesseur Maximilien Ier comme envers lui-même. Plus tard, Schiner assiste au couronnement du jeune souverain en la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, le 23 octobre 1520. Il y figure d’ailleurs à l’une des meilleures places dans la procession, si l’on en croit un témoin: «L’empereur était suivi, dans l’ordre, de l’ambassadeur de Bohême seul, après lequel s’avançaient les cardinaux de Sion, de Salzbourg et de Tolède.» Par la suite, il accompagne très souvent Charles Quint, devenant son conseiller et l’un des membres de la commission de rédaction du texte de l’édit de condamnation de Martin Luther, lors de la Diète de Worms de 1521.
La bataille de la Bicoque, en 1522, représente le dernier grand triomphe de Schiner, lui procurant l’immense satisfaction d’avoir enfin bouté les Français hors d’Italie de façon durable. Après la mort du pape Léon X, le conclave se tient à Rome pour lui choisir un successeur, sur fond de tensions exacerbées entre les cardinaux favorables au roi de France et ceux favorables à l’empereur Charles Quint. Le nom de Mathieu Schiner est cité parmi les favoris. Le choix se porte cependant sur un autre cardinal soutenu par le clan des «impériaux», Adrien VI, qui était jusqu’alors le lieutenant de Charles Quint en Espagne. Durant la vacance, l’Église est dirigée par le Collège des cardinaux, dont fait partie Schiner, en tant qu’homme d’expérience et fin politique. Peu de temps après, dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1522, Mathieu Schiner meurt à Rome. Bien que des soupçons d’empoisonnement entourent sa mort, c’est bien plutôt la peste qui a raison de lui.
Commentaire de la lettre
Les extraits que nous éditons ici sont tirés d’une lettre datée du 21 août 1522, la dernière que le cardinal Mathieu Schiner, évêque de Sion, écrit à son homme de confiance, Adrien Ier de Riedmatten. Son correspondant a auparavant étudié à Cologne et à Paris. En 1495, il est mentionné comme chanoine de Sion, dès 1503, comme recteur de l’autel Saint-Jean dans la Marienkirche de Viège et, en 1515, comme curé d’Évolène, dans le Val d’Hérens. De 1510 à 1522, il se met au service de l’évêque Schiner et est son gouverneur dans le marquisat de Vigevano. Le 14 janvier 1522, Schiner lui en confie le gouvernement, car il lui fait entièrement confiance:
Nous t’avons écrit dernièrement, afin de placer au pouvoir un homme bon, qui aime la justice et a les mains propres, suivant le conseil de fidèles amis, et nous persistons dans cette bonne opinion.
Après la mort de Schiner, la Diète autorise Adrien Ier de Riedmatten à rentrer au pays. Plus tard, il succède à son ancien protecteur en tant qu’évêque de Sion.
De cette lettre relativement longue, nous avons retranché quelques passages qui attestent les soucis financiers et logistiques de Schiner: dettes à rembourser avec des intérêts écrasants, perception de diverses sommes d’argent dont il a urgemment besoin pour l’achat de grain et l’entretien des chevaux, nécessité de disposer d’hommes de confiance. Il mentionne les noms de plusieurs de ses serviteurs, officiers et familiers, dont beaucoup sont difficiles à identifier précisément. Du point de vue historique et biographique, la lettre nous renseigne sur l’attitude et les intentions de Schiner à la fin de sa vie. Rome attend l’arrivée du pape Adrien VI nouvellement élu, qui séjournait alors en Espagne, mais celui-ci tarde, car divers obstacles se dressent sur sa route. Schiner annonce le programme de son sacre, dès le moment où il aura débarqué dans le port d’Ostie. En attendant sa venue, le Collège des cardinaux a nommé un triumvirat de cardinaux, dont fait partie Schiner, pour gouverner les États pontificaux et la ville de Rome. Sa composition devait changer tous les mois, mais il semble que Schiner n’ait pas été remplacé. Sa nomination au sein de cette commission gouvernementale l’oblige à séjourner plus longtemps à Rome. Il y a donc fait venir de Vigevano son mobilier, ses vêtements et sa cour. Parmi son entourage proche figurent en majorité des chanoines, formés dans les universités, titulaires de diplômes universitaires. Cité dans l’un des passages de la lettre que nous n’avons pas retenus, Melchior Lang, docteur en droit, protonotaire apostolique, originaire du diocèse de Novare, se détache comme l’un de ses plus fidèles amis. Ce dernier réside à Sion dès le 26 mai 1503. Le 11 février 1504, il est mentionné comme curé de Saxon et credentiarius (chambellan, camérier ou trésorier) de l’évêque Schiner, chanoine du Chapitre cathédral de Sion (1509-1514). En mars 1516, il devient secrétaire du cardinal Schiner et son ambassadeur auprès du roi Henri VIII d’Angleterre et son ambassadeur en général. Lang est chargé de faire venir de Vigevano à Rome le mobilier du cardinal Schiner, ses vêtements et sa cour et doit revenir auprès de son maître aussi vite que possible. Il fait partie des hommes de confiance du cardinal et il l’accompagne même sur son lit de mort.
Schiner s’est donc installé à Rome avec une domesticité restreinte au minimum, mais permet toutefois à un petit nombre de ses fidèles partisans, dont la vie et les biens sont menacés en Valais, en raison de leur affiliation politique, de le rejoindre en Italie pour lui servir de domestiques, pour autant que leur nombre ne soit pas excessif, précise-t-il par souci d’économie. Parmi eux, il mentionne, dans la lettre, ses serviteurs Hans Bantilion (Pantaléon), Séverin Lubard, Christophe Greibier. Ainsi, il attend aussi la venue auprès de lui d’un certain Heinrich, qui peut être identifié à Heinrich Triebmann, son chapelain et percepteur. Seuls quelques-uns de ses familiers et domestiques restent auprès de son gouverneur Adrien de Riedmatten à Vigevano. Les parties non éditées de la lettre laissent transparaître à quel point le manque d’argent pèse lourdement sur Schiner et le contraint à mener une existence très précaire. C’est pourquoi il s’inquiète du «nombre tout à fait excessif» de ses parents et familiers qu’il se doit d’entretenir et de «placer».
Cette lettre est intéressante à d’autres titres. Elle laisse transparaître des facettes cachées de la personnalité de Schiner. Il s’indigne et s’inquiète devant les excès de langage, de nourriture et de boisson de son frère, de ses parents et domestiques restés en Valais. Il leur attribue plusieurs vices qu’il énumère: impudentibus verbis et crapula ac otio. Deux des frères de Schiner, Kaspar et Peter, jouissent de faveurs importantes, comme d’ailleurs de nombreux autres parents et amis. À Peter, il confie la charge de grand-châtelain de Martigny avec en sa possession le château de La Bâtiaz, et, plus tard, également celle de grand-châtelain de Bagnes et gouverneur de Vigevano. Quant à Kaspar, il devient grand-châtelain d’Anniviers, puis châtelain des châteaux épiscopaux de la Majorie et de Tourbillon à Sion. L’ascension rapide et fulgurante de la famille Schiner suscite, déjà avant 1510, des jalousies et des inimitiés. Le cardinal et ses frères, Peter et Kaspar, se rendent extrêmement impopulaires par leur arrogance et leur cupidité. Après 1510, les fronts se figent et les adversaires des Schiner déversent tout leur mépris sur les membres de la famille. Les uns affirment que les Schiner sont issus d’une famille de sorciers et d’hérétiques, d’autres traitent les frères du cardinal de rustres incultes. Ce genre d’attaques semblent correspondre au sinistre tableau dépeint par Schiner lui-même dans cette lettre du comportement outrancier de son frère. Après le siège, la prise et la destruction du château de La Bâtiaz en 1517, le grand-châtelain Peter est destitué de sa fonction par les Dizains. La haine et le mécontentement accumulés depuis des années aboutissent en 1517 à un déchaînement de violence. Entre 1517 et 1524, l’exil ne frappe pas seulement le cardinal et ses frères, mais aussi d'autres parents et partisans de Schiner, qui cherchent refuge dans le pays de Saanen, dans la vallée du Hasli, à Zurich et, plus tard, à Vigevano et à Constance. Le grand-châtelain Peter Schiner ne survit pas longtemps à sa chute et meurt à l’automne 1519, probablement à Zurich. Nous pouvons donc supposer que, dans cette lettre d’août 1522, Schiner dénonce les vices de ce dernier, comme le suggère l’emploi de l’adverbe quondam germanus noster. Il est parfaitement conscient de la haine vouée à sa famille par la population valaisanne, en raison de la mauvaise conduite de ses frères et parents qui jette une ombre sur lui-même. Il espère que les domestiques exercent une meilleure influence sur son frère Kaspar et évitent de l’encourager aux excès de nourriture et de boisson. Maîtrisant parfaitement l’italien, le cardinal souhaiterait le voir prendre à son service un secrétaire italien, sérieux, qui lui apprenne les rudiments de cette langue. Le sens du paragraphe suivant n’est pas entièrement clair. Il concerne les individus peu recommandables et débauchés, qui gravitent autour de ses frères et se font passer pour ses partisans. Schiner s’indigne parce que certains serviteurs travaillant vraisemblablement auprès de ses officiers ne peuvent être corrigés. Il tente de les déplacer dans d’autres postes de moindre importance, mais ceux-ci osent rechigner à la tâche.
La description des processions de pénitents dévoile un cardinal Schiner habité d’une foi ardente, presque crédule. En effet, il raconte avec émotion les processions de pénitents brandissant dans les rues de Rome une célèbre icône de la Vierge Marie, portant cierges et flambeaux, les flagellants, membres de la «Confrérie de la Miséricorde», accompagnés même de plusieurs centaines d’enfants presque nus. Il relate aussi les nombreux miracles qui se seraient réalisés à cette occasion: guérisons de la peste, jeune homme indemne après avoir reçu un éclat d’escopette et conversion d’une jeune femme juive à la seule vue de l’icône de la Vierge.
Il existe à Rome plusieurs célèbres et anciennes icônes de la Vierge Marie. L’une des plus anciennes, surnommée Salus Populi Romani, est conservée dans la basilique Sainte-Marie-Majeure. Selon la tradition, elle aurait été peinte par l’évangéliste saint Luc et apportée à Rome de Jérusalem. Depuis ses premières attestations à Rome (432-440 ap. J.-C.), l’icône est considérée comme miraculeuse. L’attribution de l’icône à l’évangéliste remonte à Jacques de Voragine (vers 1265). Cet auteur raconte la procession de pénitence à travers la ville, instaurée par le pape Grégoire Ier vers 591, durant les épidémies de peste de Justinien. À cette occasion, cette image est portée et vénérée par les fidèles. Près d’elle, les voix des anges chantent le Regina caeli et après son passage, l’air est purifié et l’épidémie cesse complètement. Cette procession du pape Grégoire est l’archétype de toutes les processions contre la peste à Rome, tradition qui se perpétue au temps de Schiner et même au-delà. Toutefois, d’autres icônes que celle de Sainte-Marie-Majeure servent alors à ces manifestations de pénitence collective dans un but prophylactique. Schiner mentionne deux icônes de la Vierge portées dans les processions, l’une qui se trouve in Sancto Augustino et l’autre in Porticu. La première correspond à l’icône dite Virgo Virginum, amenée à Rome après la conquête de Constantinople par les Ottomans en 1453, conservée dans l’église Saint-Augustin du Champ de Mars, et utilisée en 1495 pour chasser une épidémie pesteuse, et la seconde à celle appelée Romanae portus securitatis ou Santa Maria in Porticu, icône en émail, dont la vénération débute au XVe siècle et culmine au XVIIe. L’une des premières mentions de cette icône Santa Maria in Porticu figure dans un traité de Giovanni Baptista de 1464, qui offre une étude sur les traditions romaines de l’icône mariale de Sainte-Marie-Majeure.
Schiner semble réellement persuadé que grâce aux processions de pénitents, à moins que ce ne soit en raison de la surveillance sanitaire exercée sur la ville par le cardinal Ferdinando Ponzetti, la peste a cessé et que la virulence de l’épidémie s’est atténuée. Il insiste particulièrement sur ce point, en le répétant à plusieurs reprises au fil des lignes. Est-ce une manière de se rassurer? Car, ironie du sort, le cardinal mourra de la peste environ un mois après avoir écrit cette lettre! Il semble être tombé malade déjà le 12 septembre. En tout cas, la lutte contre son ennemi acharné Georges Supersaxo le préoccupe jusqu’en ces derniers instants, comme l’exprime les ultimes phrases de sa lettre.
D’un point de vue stylistique et lexical, cette lettre donne un éclairage sur la personnalité de Schiner. L’écriture cursive, les mots omis, les répétitions, quelques erreurs orthographiques et grammaticales, dénotent à quel point sa pensée court plus vite que sa plume. Ils laissent aussi entrevoir une certaine fatigue. Les phrases très longues, construites avec plusieurs subordonnées, démontrent aussi combien idées et pensées se bousculent dans son esprit. Étant donné que la lettre est destinée à un ami et qu’elle est écrite dans l’urgence, l’auteur ne témoigne que peu d’importance à l’élégance et son latin ne ressemble guère à celui des humanistes italiens. Il n’utilise que quelques figures de style, telles que l’anaphore, le parallélisme de construction, la redondance, l’antithèse ou l’allitération. La langue comprend une couche de latin classique, composé de nombreux termes fréquemment utilisés par Plaute, Cicéron, César et Virgile. Quelques termes sont tirés de la langue ecclésiastique, tels le verbe baptizare, les termes processio, imago, Virgo Deipara, baptismatis fons, zelus fidei ou encore l’adjectif seraphicum. D’autres sont résolument modernes et décrivent la vie quotidienne, comme sclopetum (fusil ou escopette), cedula (papier ou écrit, une déformation du mot classique schedula), les métiers de portarius (portier) et de canaperius (cellerier). En résumé, le vocabulaire hétéroclite témoigne du parcours de vie du personnage: formation d’humaniste en Italie à la fin du XVe siècle, études poussées du droit et de la théologie, expériences sur le terrain, en matière d’administration, de finances et de politique autant que sur les champs de bataille. Cette lettre, à l’instar du reste de sa correspondance conservée et éditée par Albert Büchi, ne corrobore pas véritablement son orientation humaniste. Le contenu complètement axé sur les questions religieuses, politiques et administratives prend largement le pas sur l’aspect esthétique et formel, malgré quelques citations d’auteurs classiques.
Abréviations
CH AEV: Archives de l’État du Valais.
ABS, Tir.: Archives de la Bourgeoisie de Sion classées par tiroir.
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