Simon In-Albon Lettre de consolation à Georges Supersaxo

Print Introduction: Anne Andenmatten (deutsche Übersetzung: Clemens Schlip). Version du 11.11.2025.

Date de composition: 14 février 1529.

Manuscrit: Archives de l’État du Valais (CH AEV), Supersaxo II, P 173.

 

Simon In-Albon, homme d’État, diplomate et humaniste

Simon In-Albon, fils de Simon et de Margaretha ze Brunnen de Stalden, naît dans le petit hameau de Brunnen en-dessous de Törbel, en 1492. Son père, châtelain de Niedergesteln et du Lötschental en 1503, châtelain du dizain de Viège en 1507, occupe un rang de notable dans son dizain. En 1502, il quitte le village d’origine de son épouse et s’établit à Viège. Simon, son fils homonyme, étudie sans doute d’abord à l’école de Sion, puis se rend, en été 1507, à l’université de Cologne où il obtient, le 29 avril 1511, le titre de maître ès arts libéraux. Durant ses études dans cette ville, il se lie d’amitié avec l’humaniste suisse Henri Glaréan. Peu après, en 1512, il commente le De Officiis de Cicéron à l’université de Bâle. La même année, il regagne sa patrie et enseigne à l’école du Chapitre de Sion, créée par le cardinal Mathieu Schiner, évêque de Sion. En tous les cas, en 1516, In-Albon n’exerce plus cette fonction. En effet, dans une lettre à Schiner, le chanoine de Sion Walter Sterren lui rapporte que, dès son départ pour l’Angleterre, les chanoines ont renvoyé le maître de l’école allemande de Sion nommé par ses soins dans le seul but de l’outrager. Il assure que l’enseignant a pourtant fait preuve d’une grande diligence dans son travail et obtenu en peu de temps d’excellents résultats. Il s’est donc efforcé de le maintenir à son poste et l’a longtemps entretenu à ses propres frais. Nous ignorons toutefois si ce rapport de Walter Sterren concerne bien Simon In-Albon.

L’érudition et la grande familiarité avec la langue latine d’In-Albon auraient pu laisser présager une brillante carrière d’humaniste et de professeur. Or la situation politique très troublée du Valais, déchiré entre les partisans de Mathieu Schiner et ceux de Georges Supersaxo, l’entraîne loin des études et le pousse à s’engager dans la politique. L’élément déclencheur semble être la citation à comparaître de son père à Rome, où ce dernier est même incarcéré en 1513.

Avant le 12 avril 1512, vers l’âge de 20 ans, Simon In-Albon épouse Anna Sterren, issue d’une famille de la vallée de Saint-Nicolas et sœur du chanoine de Sion Walter Sterren, homme de confiance du cardinal Schiner. Peu après, il participe à une assemblée des bourgeois de Viège, en 1514, ce qui représente, pour ainsi dire, «son entrée en politique». Il jouit de la confiance de Supersaxo: celui-ci lui confie le soin de veiller sur son épouse pendant son absence. Pour le consoler, il lui rapporte le courage de son père dans la prison romaine, «sa constance telle qu’il acquiert les éloges et la gloire». Le 7 juin 1516, en tant qu’avocat, il plaide pour la défense de l’accusé Jakob Stupf devant le tribunal du vicaire épiscopal Walter Sterren, doyen de Sion, son beau-frère. Preuve de ses compétences juridiques appréciées de tous, il est élu châtelain du dizain de Viège en fin d’année 1516, alors que son père, entre-temps libéré de sa prison romaine, occupe la fonction de vice-châtelain. Le 12 septembre 1517, il prend part à la rédaction de la «Paix des Patriotes», appelée Landfrieden der Landleute. Il s’agit d’un traité d’alliance entre les Sept Dizains, ou plutôt de statuts juridiques en opposition au cardinal Schiner, dont presque chaque article vise à réduire les droits temporels épiscopaux antérieurs, mais également à normaliser les libertés générales de l’individu, aussi bien en matière de droit civil que de droit procédural. La forme et la rédaction de ces statuts révèlent que leur auteur est un excellent juriste, issu évidemment du parti de Georges Supersaxo.

In-Albon est ensuite envoyé comme ambassadeur du Valais à Zurich et à Milan, en novembre 1517. Sans doute a-t-il parfaitement bien rempli sa mission, car à son retour, le 21 décembre 1517, la Diète réunissant les délégués des dizains et du Chapitre l’élit grand bailli, à l’âge de 26 ans seulement. Durant son mandat, il se repose sur les chanoines Philippe de Platea, Johann Bertholdi et Jakob Isiodi, tous ennemis de Schiner. Il poursuit sa lutte contre le cardinal, en faisant, à l’instance de Georges Supersaxo et en exécution d’une sentence rendue en sa faveur, taxer et confisquer les vignes de Schiner situées dans les abords de Sion. En 1518, environ 300 partisans du cardinal venus de Münster, Mörel et Grengiols mènent campagne contre Brigue. Un violent combat se déroule, le 9 mars 1518, à Naters, au lieu-dit Naterserfeldt, qui se solde par la mort de plusieurs hommes. Le tribunal criminel du grand bailli In-Albon juge très sévèrement les «rebelles».

En 1518 encore, lors de la visite du nonce apostolique Sigismond Dandolo, chargé d’enquêter sur le litige entre le cardinal Schiner et les dizains et de lever les peines ecclésiastiques prononcées par le cardinal, le grand bailli In-Albon préside la Diète. Il remet au nonce un mémoire contre les prétentions démesurées du cardinal. Ce texte est remarquablement bien rédigé, tout ou partie, sans doute par les soins de ce chef politique doté d’une formation d’humaniste. Il y proclame la liberté du peuple:

Sous les yeux du pape, de l’empereur et d’autres princes, le cardinal nous appelle ses sujets, alors que nous n’avons jamais été ses vassaux, ni ne le serons, car nous vivons entre hommes libres de nos propres ressources. […] Il ne lui appartient ni de rédiger pour nous des lois, ni de nous imposer des tailles, ni d’évaluer les monnaies, ni de conclure une alliance ou n’importe quelles autres affaires temporelles d’importance.

Il poursuit en demandant humblement au nonce d’intervenir en leur faveur et de prendre les Valaisans sous sa protection. La suite du discours impressionne par sa force et sa franchise:

Nous avouons qu’en raison de la haine viscérale que nous avons conçue contre lui [le cardinal] à cause de sa cruauté et de son injustice, jamais, à aucun moment, nous ne pourrons vivre avec lui, sous le même toit, en paix; en effet, notre hostilité est immortelle. Ceux qui ont supporté des injustices commises par lui, vivent en les gardant en mémoire; le sang des innocents qui a été répandu réclame vengeance.

Dans une telle situation, Schiner obtient encore du pape Léon X, en juillet 1519, une autre bulle d’excommunication contre Supersaxo et ses partisans, qui contient cette fois-ci la liste nominative de 200 personnes, dont des membres du clergé et des représentants de familles puissantes du pays, tels l’ancien grand bailli Simon In-Albon – comme c’est étonnant! Ces mesures demeurent sans effet.

Le 18 avril 1518, les bourgeois de Viège accordent à In-Albon, en récompense pour ses mérites, un emplacement situé sur la colline du château dite Gräfinbiel, afin qu’il y construise une maison, ce qu’il fera effectivement quelques années plus tard, en 1526. Cependant, In-Albon préfère résider dans la capitale sédunoise, dont il reçoit, le 26 décembre 1518, les droits de bourgeoisie gratuitement, à titre de reconnaissance pour son action durant son baillivat. Il continue d’exercer des missions diplomatiques pour le compte de sa patrie. Malgré les tentatives d’approche de Schiner par l’entremise du chanoine Walter Sterren, In-Albon refuse de céder.

Grâce aux démarches de Simon In-Albon et de Georges Supersaxo à Rome, le nonce Barthélemy Arnolfini, arrivé à Sion le 1er juin, cite à comparaître devant lui le cardinal Schiner, mais ce dernier se fait représenter par des délégués. Des négociations de longue haleine commencent alors, suivies de l’audition des témoins des plaintes de Supersaxo, qui représente avec In-Albon et Kaspar Metzilten, les dizains de Conches, Mörel et Rarogne. Enfin, un appel est lancé au pape, puis Supersaxo et tous ses partisans sont solennellement absous de l’interdit ecclésiastique dans la cathédrale et le pays entier libéré des interdits. Favorable au parti de Supersaxo, Arnolfini crée Simon In-Albon comte palatin du Latran, avec le droit de nommer des notaires et de légitimer des bâtards, le 30 septembre 1520. Entre-temps, le 19 décembre, l’excommunication de Supersaxo est à nouveau prononcée sur la base de l’appel de Schiner au pape et en raison de la procédure incorrecte d’Arnolfini lors de la levée des censures. Les choses n’en restent pas là, car Supersaxo fait appel à Rome, mais n’y est pas écouté, grâce à l’intervention de Charles Quint. En effet, pendant l’année 1521, Schiner participe à la Diète de Worms et se trouve donc très proche du roi des Romains. Plein de reconnaissance pour les services rendus, ce dernier lui offre son soutien pour récupérer ses droits et ses biens dans le diocèse de Sion. Tous les efforts de Schiner restent cependant vains, car, d’une part In-Albon est envoyé en ambassade par la Diète du Valais auprès du roi de France pour obtenir son aide afin de tenir Schiner à l’écart de sa patrie. In-Albon ne rencontre, dans sa démarche, qu’un succès limité, car le roi de France est accaparé par une guerre et ne peut donc se montrer généreux. Le souverain se contente de promettre par écrit de ne conclure aucune paix ou traité avec le pape, sans y inclure le Valais. In-Albon n’obtient pas la levée de l’interdit. L’autre raison est que le cardinal lui-même est d’abord retenu à Worms, puis doit se rendre à Rome pour l’élection pontificale en décembre 1521, de sorte qu’il doit sans cesse retarder son retour et la prise de possession de son diocèse. Il mandate néanmoins ses hommes de confiance, le chanoine Walter Sterren, au premier rang, pour préparer son retour, en levant les interdits et les excommunications, après avoir accordé son pardon à ceux qui, pénitents, acceptent de faire la paix avec lui. Plusieurs communautés, telles que celles de Loèche, Zermatt, Conches ou Mörel, s’empressent de se soumettre à nouveau à leur évêque et de revenir à l’obéissance. Finalement, dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1522, le cardinal Schiner meurt à Rome de la peste, sans avoir pu réintégrer son diocèse.

In-Albon participe à la diète qui élit son successeur, le 20 octobre 1522, le nouvel évêque de Sion, Philippe de Platea. En 1523, le dizain de Sion propose In-Albon comme gouverneur du Bas-Valais, charge qu’il occupe pour les années 1524 et 1525. Durant cette période, il est envoyé comme représentant du Valais à la réunion des Confédérés à Lucerne, le 27 janvier 1525. Il y déclare solennellement que le Valais conservera la vraie et l’ancienne foi chrétienne et qu’en cas de guerre, il défendra la cause catholique avec ses biens et son sang.

Vers 1526-1527, à son retour en Valais, In-Albon s’associe avec Anton Venetz, enseigne du dizain de Viège, Peter Owlig de Brigue, administrateur de la mine de Lötschen, Peter Ruffiner, trompette de Brigue, et aux propriétaires du terrain à la Barmili, dans la vallée de Viège, où l’on croit se trouver du minerai à exploiter.

Après la chute et la fuite de Georges Supersaxo en février 1529, très peu de temps avant la lettre que nous présentons, In-Albon doit se justifier devant une grande assemblée populaire, car certains lui reprochent de s’être laissé corrompre alors qu’il était grand bailli. Pourtant, le pays continue de lui faire confiance. Il semble avoir participé ensuite à la seconde guerre de Kappel parmi les troupes valaisannes. En 1531 et 1532, il invite Thomas Platter, compatriote installé à Bâle, où il est devenu imprimeur et maître d’école, à se joindre à lui pour suivre une cure aux bains de Brigerbad. Il espère y soigner sa podagre (goutte). Les deux hommes, humanistes de formation, se rencontrent et s’apprécient. Dans son autobiographie, Platter précise qu’In-Albon porte le titre de magister de l’université de Cologne, qu’il a interprété le De Officiis de Cicéron à l’université de Bâle et qu’il jouit d’une «grande habitude du latin». Il relève également son animosité envers Schiner et son rôle auprès du pape à Rome pour défendre la cause de Supersaxo.

En 1535, Simon In-Albon, semble s’être définitivement installé à Sion, puisqu’il y construit, au sommet de l’actuelle rue des Châteaux, sur le chemin de Valère, une splendide maison, avec un portail en tuf gravé de ses armoiries familiales. Il y mène une vie paisible, entouré de ses amis, tels que le notaire Richard Rudell, originaire du diocèse de Würzburg, secrétaire de la Diète, et son parent et familier Anton Henrici. C’est du moins ce qu’il ressort de la déposition de ces témoins, intimes et proches d’In-Albon, lors d’un procès entre ce dernier et Georges Supersaxo fils. Henrici et Rudell rapportent en effet qu’In-Albon a coutume de s’asseoir à une table ronde en pierre, installée sur une petite place devant le pressoir de sa maison, pour y discuter avec ses hôtes. Avec quelle passion ils doivent débattre autour de cette table lors des repas qu’ils prennent en commun! Durant plusieurs années, le coffre contenant les archives du pays, soit de l’État du Valais, est resté dans cette demeure. En décembre 1535, In-Albon propose à la Diète, notamment par crainte des incendies, de le déposer plus en sécurité dans l’église fortifiée de Valère, où sont aussi conservées les archives du Chapitre cathédral.

En 1534 déjà, l’ancien grand bailli est malade et en octobre 1537 un médecin venu de Padoue lui est attaché et figure parmi d’autres témoins dans sa maison. Les ennuis de santé ne l’empêchent toutefois pas d’entreprendre un dernier long voyage jusqu’à Lyon, en compagnie notamment de Petermann de Platea, de Georges Supersaxo fils et d’autres officiers valaisans. Il intente un procès en 1539 contre ce Georges Supersaxo fils, un homme retors et rusé, pour obtenir le remboursement d’une importante dette de 1600 écus d’or. Sans doute déjà en mauvaise santé, il se fait représenter, la plupart du temps, par son neveu Henri In-Albon. Entre le 19 octobre et le 15 décembre 1540, In-Albon meurt, à l’âge de 48 ans seulement. Il est peut-être enterré dans la cathédrale de Sion, où sa famille détient le patronage d’un autel durant le XVIIe siècle. Faute d’avoir retrouvé sa bibliothèque ou d’en avoir conservé un catalogue, nous n’en connaissons pas le contenu, qui aurait sans doute pu nous révéler les goûts et les intérêts de cet homme politique, diplomate et humaniste valaisan. Sans doute y aurait-on trouvé des livres d’auteurs classiques de l’Antiquité, de Cicéron en première ligne. D’autres ouvrages nous auraient-ils éclairé sur son orientation confessionnelle, dans un Valais partagé entre la foi nouvelle réformée et la foi traditionnelle catholique? Mario Possa le considère comme «un fervent adepte des idées nouvelles» de la Réforme en raison de ses liens avec Thomas Platter. Pourtant, In-Albon déclare devant la Diète fédérale que le Valais restera fidèle à la foi catholique et prendra les armes pour la défendre. Qui peut connaître ses convictions religieuses intimes? À l’issue de la biographie du grand bailli Simon In-Albon, l’abbé Hans Anton von Roten, historien et archiviste à la plume aiguisée, exprime des regrets de voir un «homme intelligent et cultivé se laisser happer aussi complètement par le tourbillon de la politique changeante et ingrate.»

 

La lettre à Georges Supersaxo

Au vu de son parcours de vie, que Simon In-Albon écrive une lettre à Georges Supersaxo ne surprend guère. En effet, dès l’emprisonnement de son père à Rome avec Georges Supersaxo, en 1513, il reste fidèle au parti de l’adversaire du cardinal Schiner. Le 9 février 1529, à peine quelques jours avant la date de la présente lettre datée du 14, Supersaxo est accablé de plusieurs griefs et condamné à l’exil par la Diète du Valais réunissant l’évêque Philippe de Platea, le grand bailli Anton Venetz et les députés des Sept Dizains. Assurément, dure est la chute pour Supersaxo. En ami dévoué, In-Albon lui témoigne malgré tout son attachement dans cette lettre de consolation, un genre littéraire connu dès l’Antiquité. Il l’écrit «à la hâte» depuis la maison même de Supersaxo, à Sion.

Ce n’est pas sans raison que notre auteur affirme être entièrement cicéronien. Cette revendication n’étonne guère venant d’un érudit humaniste. En effet, Cicéron occupe une place importante dans le système éducatif humaniste: il figure parmi les auteurs antiques que les élèves doivent lire et imiter. De plus, In-Albon a dispensé des leçons sur le De Officiis à l’université de Bâle, quand bien même il a quitté le milieu académique depuis bien des années au moment de la rédaction de cette lettre en 1529. La pensée et les mots mêmes de l’orateur latin imprègnent la lettre d’une façon très marquée. De nombreux passages, expressions caractéristiques et ornements stylistiques lui sont directement empruntés. Comme son modèle, In-Albon utilise volontiers des questions oratoires: Exilium autem quid aliud est quam scelerum pena? Mortem autem si adversarii minantur eam? Il emploie également des incises, comme ut consuevisti, cuius opinione falsius est nihil, de quo non dubito ou encore ut spero ac opto. Il rehausse sa lettre de plusieurs autres figures de style, telles que les antithèses (ex infelicissimo tandem felicissimus, tenebras/lucem) et les homéotéleutes (affines, fautores et adherentes, puis ut suadere ita persuadere, ou non diligenter minus quam fideliter). Non seulement il imite la langue de Cicéron, mais il lui emprunte aussi sa pensée philosophique. Il cite un extrait du second des Paradoxes des Stoïciens, «la vertu suffit au bonheur», presqu’intégralement et textuellement, moyennant quelques variations minimes:

Mors terribilis iis, quorum cum vita omnia extinguuntur, non iis, quorum laus emori non potest, exilium autem illis, quibus quasi circumscriptus est habitandi locus, non iis, qui omnem orbem terrarum unam urbem esse ducunt.

In-Albon signale explicitement que ce passage est une citation en précisant: hic Ciceronianus sum. Il sélectionne à dessein cette phrase à la construction soignée, ornée d’antithèses et de la paronomase (orbem…urbem), et l’intègre dans sa propre argumentation. Il résume les grands principes stoïciens: la vertu confère le bonheur et enlève toute crainte de la mort au sage, citoyen du monde, à l’image de Socrate. Il tente d’insuffler du courage à son ami Supersaxo, en rappelant que la mort et l’exil ne doivent en rien l’affecter. Il énonce la profession de foi d’un adepte de la philosophie stoïcienne, telle que Cicéron la présente dans son œuvre de manière diffuse.

In-Albon érige cet auteur et homme politique latin en modèle à suivre pour Supersaxo. Il compare leurs deux situations face aux condamnations et à l’exil. En effet, l’orateur latin est accusé à tort et subit l’exil, bien qu’il ait «sauvé» Rome en déjouant la conjuration de Catilina durant son consulat en 63 av. J.-C. et en évitant divers troubles, insurrections et assassinats. Il est ensuite réhabilité et rentre chez lui, couvert de gloire. Il reçoit le titre de «père de la patrie», un titre honorifique décerné par le Sénat romain. En présentant ce parallèle, In-Albon encourage son correspondant à garder espoir, malgré les nombreux griefs de la Diète soulevés contre lui.

Certes, In-Albon se dit entièrement cicéronien, d’abord pour signaler la citation d’un passage complet de cet auteur, et, comme nous l’avons vu, il s’en inspire aussi par son vocabulaire, son style et sa pensée. Il ne dédaigne toutefois pas de glaner quelques expressions chez les poètes latins de l’Antiquité. Du grand Virgile, il tire un vers de la neuvième églogue, cité sans doute de mémoire, car une petite variante s’y est glissée: Numerum memini, si verba tenerem. Ce vers est à comprendre comme une parenthèse qui permet toutefois un jeu de mots entre numerum et innumera dans la phrase suivante. Enfin, In-Albon cite une des devises de l’empereur Frédéric III (1440-1493), devenue proverbiale à la Renaissance, emplie d’une sagesse philosophique qui semble marquée du sceau du stoïcisme: «Le bonheur suprême est l’oubli des choses irrémédiables».

Pour faire bonne mesure, il fait aussi allusion à la mythologique antique. Il mentionne ainsi le revirement de la situation de Cadmos, époux d’Harmonie et fondateur mythique de la ville de Thèbes, tueur et semeur des dents du dragon, donnant naissance à des hommes armés. Il présente comme des modèles de courage à imiter, voire à surpasser, les héros d’Homère, Achille et Hector: et in adversis te Hectorem Achillemque praestare verbis.

In-Albon assure Supersaxo de son soutien indéfectible et pour ce faire, il affectionne les sentences à caractère moral. En effet, à la fin de son écrit, il en enchaîne plusieurs sur le thème de l’espoir, terme qu’il répète avec insistance, de même que le gérondif qui en dérive, avec des allitérations: quamdiu in hac vita sumus, nos bona spe duci convenit et sperandum est semper vivis quia spes nulla est sepulta.

La lettre est presqu’entièrement consacrée à la «consolation philosophique». La mention de la situation politique et de la diète qui doit se tenir à Beckenried et dont les décisions semblent décisives pour Supersaxo, fait exception. Les recès de cette séance ne semblent pas conservés. En janvier 1529, les cinq cantons catholiques réunis à Lucerne reçoivent une lettre de Supersaxo, où ce dernier les avertit de l’imminence de grands troubles et de risques d’effusion de sang, parce qu’une troupe de 600 hommes armés s’est réunie à Sion, «en raison de déclarations qui se rapportent en partie à lui», et demande l’envoi d’ambassadeurs de Lucerne, Uri et Unterwald. Il se sent manifestement aux abois. Quelques jours plus tard, deux ambassadeurs bernois reçoivent des instructions pour se rendre à Sion. Ils sont chargés de remercier le Valais pour son amitié loyale, mais aussi d’exprimer les regrets d’apprendre qu’une grande discorde aurait éclaté dans le pays; c’est pourquoi les messagers reçoivent l’ordre de ne ménager ni leurs efforts ni leurs dépenses pour aider à apaiser ces troubles. Cette partie de la lettre demeure peu explicite, faute pour nous de connaître tout le détail des questions débattues sans doute lors de discussions entre les deux amis et correspondants.

La lettre s’achève de façon traditionnelle par les souhaits de santé et de longue vie, ainsi que par la recommandation de l’auteur au destinataire, formulée avec élégance. Ces souhaits ne se réalisent cependant pas, car la mort vient faucher Supersaxo quelques semaines plus tard.

Cette lettre démontre la profonde connaissance qu’In-Albon a des auteurs antiques, bien des années après qu’il a quitté le milieu académique et les études universitaires: sa culture d’humaniste et sa langue de cicéronien demeurent intactes!

 

Abréviations

CH AEV: Archives de l’État du Valais.

ABS, Tir.: Archives de la Bourgeoisie de Sion classées par tiroir.

WLA: Die Walliser Landrats-Abschiede seit dem Jahre 1500, 1916-.

 

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