Anonyme Christianomachia Iaponensis
Date de composition: inconnue, comprise entre 1630 (date des événements représentés) et octobre 1638 (date de la représentation).
Manuscrit: Codex Engelberg 369, ici fol. 48vo-69vo; copie de ce manuscrit: Codex Engelberg 370.
Mètre: trimètre iambique, mis à part quelques cantica.
L’intérêt de la Suisse catholique pour la mission mondiale
L’ancienne Confédération des Treize Cantons ne faisait pas partie des puissances qui participèrent directement à l’ère des grandes découvertes, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle n’ait pas pris part aux événements et aux développements qui y étaient liés. Outre les expériences individuelles, qui résultaient en partie de services militaires à l’étranger (à l’instar du «premier Suisse en Amérique»), il faut également penser aux nombreuses et intenses relations économiques et commerciales. Dans la Suisse catholique s’ajoutait à cela un intérêt d’ordre religieux pour l’imposante expansion missionnaire de l’Église romaine vers d’autres continents, à laquelle certains Suisses avaient même personnellement pris part (la Suisse réformée, en revanche, ne développa un intérêt pour la mission mondiale qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle). Dans la conception que l’Europe catholique de l’époque post-réformatrice avait d’elle-même, les découvertes géographiques des puissances catholiques que sont l’Espagne et le Portugal constituaient un don de la divine Providence, car la mission dans les régions concernées d’Asie et d’Amérique permettait de compenser largement les pertes subies par l’Église en Europe du Nord et en Europe centrale à la suite de la Réforme. Bien que le fondateur de l’ordre, Ignace de Loyola, n’ait pas envisagé un tel engagement au départ, les jésuites devinrent, de son vivant encore, un ordre missionnaire important, à commencer par l’arrivée de François Xavier (1506-1552) à Goa, dans le sud de l’Inde, une colonie portugaise d’où la mission jésuite s’étendit également au Japon. Dès 1586, les rapports jésuites sur le Japon inspirèrent le notaire lucernois Renwart Cysat (1545-1615) à rédiger son Warhafftiger Bericht von den neuerfundnen japponischen Inseln und Königreichen («Rapport véridique sur les îles et royaumes japonais nouvellement découverts»), publié en 1586 à Fribourg (Suisse) chez Abraham Gemperlin.
La mission jésuite au Japon a notamment laissé des traces dans les pièces de théâtre que les élèves des collèges européens de l’ordre mettaient en scène, ces représentations dramatiques étant devenues un élément important et surtout très médiatisé de ces établissements d’enseignement. Nous aborderons ci-après l’une de ces pièces thématiques, qui fut jouée sur le sol de la Confédération catholique. Mais il convient d’abord d’esquisser brièvement le contexte historique dans lequel s’inscrit la Christianomachia Iaponensis.
La mission jésuite au Japon, les martyrs japonais et les chrétiens clandestins
Le fondateur de la mission jésuite, François Xavier, déjà mentionné plus haut, foula le sol japonais le 15 août 1549, accompagné de trois Japonais qu’il avait rencontrés à Malacca et qui s’étaient fait baptiser à Goa, ainsi que de deux confrères jésuites, près de Kagoshima. Avec l’aide de l’un des trois Japonais (Anjirô), Xavier établit un premier contact avec le seigneur local (daimyo) et apprit la langue du pays avec ses confrères. Ce n’est bien sûr pas ici le lieu de retracer en détail le déroulement ultérieur de la mission. Il suffit de constater ici que Xavier et ses confrères durent d’abord se familiariser avec ce pays étranger, la mentalité de ses habitants, ses réalités politiques et sociales, ainsi que les défis particuliers du travail missionnaire dans ces circonstances. Une prise de conscience importante fut notamment que les missionnaires jésuites au Japon, contrairement à l’Inde, ne devaient pas se présenter comme de pauvres prédicateurs itinérants s’ils voulaient être pris au sérieux; Xavier se présenta donc finalement en habits de soie, en tant qu’émissaire du roi du Portugal. Une autre prise de conscience fut que le véritable pouvoir au Japon à cette époque ne résidait ni chez l’empereur (Tenno) ni chez le shogun (le régent militaire), mais chez les seigneurs locaux (daimyos), qui étaient souvent en conflit les uns avec les autres. En règle générale, les jésuites étaient d’abord accueillis chaleureusement par ces derniers, et certains d’entre eux se faisaient même baptiser. Dans l’ensemble, les premières décennies de la mission se caractérisent par une croissance constante. Elle touchait toutes les couches de la société et était capable de s’adapter à la mentalité japonaise. Ce succès ne fut possible que grâce à l’engagement missionnaire de certains Japonais nouvellement baptisés, car les effectifs des jésuites étaient minimes. À partir du début du XVIIe siècle, on vit apparaître les premiers ecclésiastiques autochtones (jésuites et prêtres séculiers), dont la proportion totale au sein du clergé resta toutefois très faible. Le nombre total de baptêmes entre 1549 et 1630 devrait avoir dépassé le million. Vers 1630, le nombre de chrétiens s’élevait probablement à près de 760 000 (sur une population totale de 12 millions).
Ce fut un coup de chance que le daimyo Oba Nobunaga, qui réussit à s’imposer dans le centre du Japon comme le souverain d’une grande partie de l’île, encourageât le christianisme (qui lui restait toutefois manifestement étranger) par aversion pour les moines bouddhistes qui avaient entravé son ascension. Sous son successeur, Toyotomi Hideyoshi, qui se montra d’abord tout aussi bienveillant, un revirement fatal s’opéra cependant en 1587. Hideyoshi tomba sous l’influence de son médecin personnel, hostile au christianisme, qui attribuait aux jésuites le fait que de jeunes Japonaises chrétiennes avaient refusé de céder à ses désirs sexuels. Le médecin lui suggéra également que les pères et les daimyos chrétiens cherchaient à imposer le christianisme au Japon. Le 24 juillet 1587, Hideyoshi promulgua un premier décret de persécution ordonnant l’expulsion de tous les pères. 112 d’entre eux restèrent néanmoins au Japon. La mise en œuvre concrète de cette politique de persécution fut inégale (ainsi, en 1591, Hideyoshi reçut très chaleureusement le visiteur jésuite Valignano, qui lui apportait des cadeaux du vice-roi portugais des Indes). En 1593, les franciscains commencèrent également un travail missionnaire systématique dans le pays, sans tenir compte du privilège missionnaire exclusif accordé aux jésuites pour le Japon par le pape en 1585 (après de longues discussions, les ordres mendiants obtinrent finalement eux aussi en 1608 l’autorisation officielle du pape pour exercer leur activité au Japon). Le 5 février 1597 eut lieu la crucifixion des 26 martyrs de Nagasaki (parmi lesquels figuraient, entre autres, tant des jésuites que des franciscains), probablement l’événement le plus connu de cette phase de la persécution des chrétiens. À l’automne de cette année-là, peu avant sa mort, Hideyoshi réitéra son décret d’expulsion (à l’exception de quelques prêtres destinés à répondre aux besoins des étrangers européens); mais celui-ci resta sans suite.
Quelques années de calme relatif, voire de prospérité partielle, furent suivies de la «grande persécution générale» sous le shogunat Tokugawa, qui prit le pouvoir sur l’ensemble du Japon en 1603. Le 28 janvier 1614, le shogun Tokugawa Ieyasu (1543-1616, shogun depuis 1603) promulgua un édit expulsant les missionnaires étrangers du pays et ordonnant aux chrétiens locaux de revenir à la religion traditionnelle; le christianisme y était présenté comme une menace pour la sécurité et la culture ancestrale du Japon. Malgré ce décret, 37 prêtres restèrent dans le pays (dont 18 jésuites) afin d’assurer, dans la clandestinité, la prise en charge pastorale des fidèles. La persécution systématique menée contre eux et contre les chrétiens japonais se caractérisait par une dureté et une cruauté extrêmes. Celle-ci s’intensifia encore sous les successeurs d’Ieyasu, Tokugawa Hidetada (1579-1632, shogun de 1616 à 1623) et Tokugawa Iemitsu (1604-1651, shogun à partir de 1623). Au cours des quinze premières années de la persécution, l’une des peines privilégiées était le bûcher.
À partir des années 1630, chaque Japonais dut de plus en plus souvent s’enregistrer dans un temple bouddhiste afin de prouver qu’il n’était pas chrétien; au début du XVIIIe siècle, cela avait donné lieu à un recensement statistique exhaustif de la population dès la naissance. Cinq familles japonaises étaient regroupées en une seule unité au sein de laquelle elles devaient se surveiller mutuellement; si les autorités découvraient un chrétien dans un tel groupe sans qu’il ait été préalablement dénoncé par d’autres membres du groupe, l’ensemble du groupe était exécuté. Cela encourageait naturellement la surveillance mutuelle des personnes concernées. À cela s’ajoutaient des primes alléchantes offertes pour le démasquage des missionnaires et des chrétiens. De plus, les Japonais devaient piétiner, en présence d’enquêteurs, des images (fumi-e) comportant des symboles chrétiens; ceux qui refusaient ou hésitaient de manière ostensible étaient démasqués comme chrétiens (les premières traces de cette épreuve remontent à 1629 à Nagasaki).
Les persécuteurs tenaient particulièrement à amener les missionnaires à l’apostasie par la torture. Les chrétiens japonais qui refusaient cet acte d’apostasie étaient eux aussi menacés de tortures cruelles et, en cas de refus persistant, de la mort.
La Christianomachia Iaponensis se déroule à une époque où le christianisme japonais était en voie d’éradication.
En 1637, la population rurale majoritairement chrétienne d’Amakusa et de Shimabara se souleva, sans succès, contre la répression religieuse et l’exploitation économique. La révolte fut brutalement réprimée. Le nombre de martyrs japonais identifiés par leur nom et morts dans le cadre de ces persécutions dépasserait les 4 000, tandis que le nombre total de victimes aurait été environ dix fois supérieur.
En 1639, tous les Européens furent définitivement expulsés du Japon, à l’exception des Hollandais calvinistes, indifférents à la mission chrétienne, qui furent autorisés à maintenir un comptoir commercial sur l’île artificielle de Dejima (au large de Nagasaki). Les missionnaires catholiques entrant clandestinement dans le pays furent rapidement débusqués, généralement torturés, puis exécutés ou emprisonnés à vie. Au cours de la période qui suivit, marquée par un isolement presque total du Japon vis-à-vis du monde extérieur (Sakoku), le christianisme ne subsista au Japon que sous la forme des Kakure Kirishitan (chrétiens cachés), qui tentèrent, avec plus ou moins de succès, au sein de communautés secrètes à peine reliées entre elles, de préserver leur foi sans clergé, sacrements ni de documents écrits authentiques sur la foi, et qui, au fil du temps, développèrent presque inévitablement leurs propres rituels et conceptions. L’ouverture du Japon, imposée au milieu du XIXe siècle par les États-Unis et les puissances européennes, permit pour la première fois à des ecclésiastiques catholiques de reprendre leurs activités au Japon. Bien que leur activité fût légalement réservée aux étrangers, un premier contact eut lieu en 1865 entre le curé de la basilique nouvellement construite de Nagasaki, Bernard Petitjean, et des chrétiens clandestins japonais, dont l’Occident ignorait l’existence. Une grande partie des chrétiens clandestins revint à l’Église catholique et à ses pratiques habituelles. En 1873, le christianisme fut officiellement réautorisé au Japon, y compris pour les autochtones. Nous ne nous attarderons pas ici sur l’évolution ultérieure des communautés chrétiennes au Japon (qui comprenaient désormais, outre les catholiques, des orthodoxes, des protestants, etc.). Nous nous concentrerons ci-après sur la Christianomachia Iaponensis.
La Christianomachia Iaponensis
Le 10 octobre 1638, sur la Mühlenplatz de Lucerne, les élèves du collège jésuite présentèrent une pièce intitulée Christianomachia Iaponensis («La lutte des chrétiens au Japon»). Au cours des années suivantes, des pièces consacrées aux martyrs chrétiens japonais, victimes des persécutions évoquées ci-dessus, furent également jouées à Lucerne et dans d’autres collèges jésuites de la Suisse actuelle. Cet intérêt n’était pas une particularité suisse, mais s’inscrivait dans une tendance du théâtre jésuite qui perdura jusqu’à la suspension temporaire de l’ordre en 1773, même si le contenu et le message des pièces subirent naturellement des modifications au fil des décennies. Le nombre total de ces pièces sur le Japon s’élève à plus de 600.
Le manuscrit d’Engelberg de la Christianomachia Iaponensis, ainsi que sa copie qui nous est parvenue, proviennent de la succession de Jodok Knab (1593-1658), évêque de Lausanne et prévôt de l’abbaye de Saint‑Léodegar à l’époque de la représentation de la pièce. Par testament, Knab légua par la suite sa bibliothèque, pour moitié aux monastères d’Einsiedeln et d’Engelberg.
Aucun des deux manuscrits ne livre d’indication explicite quant à l’identité de l’auteur – ou des auteurs – de la pièce. Comme c’était le plus souvent le cas, il s’agissait vraisemblablement de l’un des pères chargés de l’enseignement humaniste des élèves, généralement de jeunes religieux. Pour la plupart des jésuites, cette activité pédagogique ne constituait qu’une étape temporaire au début de la vie religieuse, dans le cadre du «scolasticat», au cours duquel ils enseignaient les disciplines humanistes avant de poursuivre leur formation.
Il existe un programme imprimé en latin et en allemand de la Christianomachia Iaponensis, qui résume brièvement l’action scénique de chaque scène. Il propose en outre une liste de l’ensemble des 175 acteurs, ce qui montre que des élèves de toutes les classes et de tous les âges du collège y participèrent. Ce nombre peut paraître impressionnant, mais dans le théâtre jésuite, dès lors qu’il quittait l’espace exigu de l’école pour se produire en public, des effectifs d’acteurs bien plus importants étaient possibles. Parmi les participants figurent également des narrateurs chargés des prologues en allemand; ces prologues ne figurent pas dans le manuscrit d’Engelberg, mais ils correspondent sans doute aux résumés en allemand de la Perioche, tout comme les résumés en latin du manuscrit concordent avec leurs équivalents dans la Perioche. Dans la littérature secondaire consacrée à la Christianomachia Iaponensis, d’ailleurs peu abondante, il est évident que certains auteurs ne disposaient que de la Perioche, et non de la pièce elle-même.
Nous présentons dans notre sélection les scènes 6 à 9 du quatrième acte ainsi que l’épilogue qui leur fait suite. Afin de donner une meilleure idée de l’œuvre dans son ensemble, nous décrivons ci-après non seulement le contenu de ces passages, mais aussi celui des autres scènes de cet acte.
Scène 1: Sur l’ordre d’Unemondo, des chrétiens japonais sont menacés et torturés près des sources chaudes du mont Unzen, ce qui conduit la plupart d’entre eux à l’apostasie. Seul Siméon résiste à la douleur et aux tentatives de persuasion de l’interrogateur et de quelques démons, ce qui lui vaut les louanges des anges qui ont observé la scène. La torture est finalement momentanément interrompue afin d’empêcher sa mort, car l’interrogateur cherche avant tout à détourner Siméon du christianisme.
Scène 2: Les chrétiens japonais Joseph Asoyemon et ses fils Jacques et Venustus restent fidèles au christianisme; ils sont crucifiés et transpercés de lances.
Scène 3: Le chrétien japonais Jacques Cufioye est conduit au bûcher et fait ses adieux à sa femme Agathe, qui regrette profondément de ne pouvoir partager son martyre. Ses trois jeunes fils, Johannes, Ignatius et Michael, doivent eux aussi être exécutés (par décapitation). La mère s’assure, au cours d’une conversation, que ses enfants sont prêts au martyre et leur fait ses adieux. Elle regrette à nouveau de ne pas pouvoir devenir elle-même martyre. Une fois l’exécution accomplie, on jette les têtes de ses fils à ses pieds.
Scène 4: Des huissiers (Lictores) participant à la persécution des chrétiens discutent des têtes non enterrées des trois jeunes martyrs. L’un d’eux craint que des têtes non enterrées puissent revenir à la vie. En effet, une grosse tête passe par là (c’est une tête qui marche…), ce qui lui offre l’occasion de donner une leçon d’anatomie sur le ton de la plaisanterie (il s’agit de l’action la plus singulière de cet acte). Un hydropique passe également et est raillé par les sbires. Ensuite, sur ordre du Bungodono, on coupe la tête de Christophe, fidèle à sa foi, à l’aide d’une scie en bois. Bungodono se rend à Nagasaki, car il a entendu dire que des prêtres chrétiens y étaient emprisonnés.
Scène 5: Le démon Belzébuth admire l’ingéniosité des hommes dans l’invention de nouveaux supplices; il admire tout particulièrement Bungodono. Il retourne en Europe pour enseigner ces nouvelles méthodes aux Suédois (une allusion à la guerre de Trente Ans, donc à un événement d’actualité). Constance, la persévérance personnifiée, rapporte la mort de Siméon (cf. scène 1). Son exemple amène son frère Alexis à regretter son apostasie commise dans la scène 1 et à revenir à la foi; Laurent et Mantius se joignent à lui. Constance et plusieurs anges s’en réjouissent.
Scène 6: Un messager de Nagasaki se plaint auprès du shogun de la cruauté d’Unemondo, mais le shogun approuve son comportement (il s’agit d’une sorte de «miroir des princes» négatif; il montre comment un souverain ne devrait pas se comporter). Plusieurs démons se réjouissent d’Unemondo et de Bungodono, mais l’Église du Japon personnifiée et Constance invoquent la vengeance de Dieu, Constance s’en prenant plus particulièrement à Bungodono. Némésis, la vengeance divine personnifiée, apparaît.
Scène 7: Bungodono revient malade de son voyage. Un héraut fait venir des médecins qui se disputent pour savoir lequel d’entre eux détient le meilleur remède; il s’agit là indéniablement d’une satire humoristique sur le corps médical. Bungodono avale simplement tous les remèdes d’un seul coup, après avoir menacé les chrétiens de persécutions encore plus terribles s’il venait à guérir (il pressent qu’ils considéreront sa maladie comme une punition divine). Le héraut raconte au public, sur un ton comique, une de ses propres maladies passées. Les médecins donnent encore quelques instructions, se disputent entre eux pour savoir qui a la priorité et finissent par invoquer l’aide des divinités japonaises sur Bungodono.
Scène 8: Bungodono s’est endormi après avoir pris les médicaments. Les fantômes d’anciens tyrans japonais lui apparaissent et lui racontent les tourments de l’enfer qu’ils endurent désormais dans l’au-delà. Il se réveille terrifié et ordonne qu’on le conduise aux sources de la montagne Unzen.
Scène 9: Bungodono meurt près des sources chaudes du mont Unzen (là où cet acte avait commencé avec les souffrances des chrétiens qui y étaient torturés). Son repentir arrive trop tard, comme le lui fait clairement comprendre Némésis lors d’un échange. Il meurt dans le désespoir. Constance et plusieurs anges exultent.
Épilogue: L’Église de Rome personnifiée (qui était déjà apparue dans le prologue de la pièce) remercie l’Église du Japon pour ce qu’elle a vu. Les deux se rendent ensemble à la remise des prix scolaires.
Il n’y a dans cette pièce ni personnage principal identifiable ni intrigue continue reliant tous les actes, mais on observe néanmoins des liens entre certaines scènes – ainsi, le quatrième acte se termine là où il a commencé: aux sources d’Unzen. Le titre même – Christianomachia Iaponensis – indique clairement que le rôle principal dans cette pièce n’est pas attribué à un ou plusieurs personnages principaux, mais à l’ensemble des héroïques martyrs chrétiens japonais. Le public, à qui l’on présentait une intrigue colorée, captivante et variée, n’a sans doute pas autant regretté l’absence de liens entre les scènes que le lecteur – mais il convient de souligner que la pièce n’avait pas été conçue pour la lecture.
En raison de certains événements concrets liés à la persécution des chrétiens au Japon qui y sont abordés, on peut citer comme pièces apparentées à la Christanomachia Iaponensis: Iacobus Nacaximus (1664), jouée à Eichstätt, et Bungodonus (1667), jouée à Amberg, de Christophorus Osterpeiter (1634-1699).
La pièce est au moins en partie influencée par les rapports sur la situation de l’Église japonaise rédigés par Cristóvão Ferreira, qui y était missionnaire depuis 1609 et provincial des jésuites depuis 1621, rapports qu’Antonio Palmiero avait remaniés et publiés en italien avant qu’un jésuite resté anonyme ne les traduise en latin. Ces rapports s’inscrivaient dans le cadre d’une activité journalistique systématique grâce à laquelle les jésuites informaient les catholiques européens du sort de leurs coreligionnaires hors d’Europe. Le rapport annuel intitulé Litterae Annuae jouait un rôle particulier à cet égard: composé à partir des informations envoyées par les résidences et les maisons de l’ordre, il était d’abord destiné à un usage interne, avant d’être progressivement rendu public afin de susciter un intérêt plus large et de rallier l’opinion catholique à la cause des missions.
Les scènes de torture et d’exécution de la Christianomachia Iaponensis sont jouées sur scène et ne sont pas transmises au public de manière indirecte, par exemple par le biais de rapports de messagers. Ce caractère brutal correspond fondamentalement aux conventions du théâtre sénéquien, qui a joué un rôle de modèle important pour le théâtre jésuite; il est toutefois particulièrement marqué dans cette pièce. En raison des scènes de torture et d’exécution, Elida Maria Szarota a qualifié la Christianomachia de «cruauté sadique, inouïe et incroyable». Omata Rappo qualifie le quatrième acte de «véritable musée des tortures et exécutions du Japon». Ce n’est pas faux, mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque, les tortures et les exécutions publiques faisaient également partie du quotidien en Europe (même si les méthodes présentées dans la Christianomachia ont dû paraître en partie exotiques au public lucernois). Le théâtre jésuite se distinguait d’ailleurs de plus en plus, depuis la fin du XVIe siècle, par des représentations ouvertes de la violence. Il s’agissait de rendre palpables les souffrances endurées par les martyrs. Au début, ce sont les martyrs de l’époque des persécutions romaines qui occupaient le devant de la scène, puis des martyrs plus récents et contemporains firent leur apparition.
Ce qu’il ne faut pas oublier à propos des atrocités mises en scène, ce sont les scènes comiques. La première partie de la quatrième scène (absente de notre sélection), dans laquelle apparaissent une tête qui marche toute seule et un hydropique dont le corps gonflé le fait passer pour une femme enceinte, témoigne d’un humour grotesque. Malheureusement, le texte soulève parfois des énigmes. Pour vraiment comprendre certains passages, il faudrait les voir sur scène; cela prouve que la Christianomachia Iaponensis est une pièce de théâtre, c’est-à-dire un véritable drame. Notre sélection comprend en revanche la merveilleuse satire des médecins dans la septième scène, l’échange entre des charlatans arrogants pour savoir lequel d’entre eux a le meilleur remède à offrir à Bungodono.
Dans cette pièce, les Japonais chrétiens portent bien sûr comme prénoms leurs noms de baptême chrétiens, qui sont familiers aux spectateurs dans leur propre vie quotidienne et leur permettent ainsi sans doute de nouer plus facilement un lien intérieur avec les martyrs. Lorsqu’ils portent un nom de famille (ce qui, dans le Japon de l’époque, était l’expression d’un statut social élevé), celui-ci est toutefois conservé sous sa forme japonaise, comme pour Joseph Asoyemon dans la deuxième scène du quatrième acte. Cela signifie que des personnes venues d’autres parties du monde, aux noms exotiques, sont présentées au public lucernois comme des modèles de foi et de bravoure. Le fait que l’on trouve parmi eux (comme Siméon dans la première scène du quatrième acte) des figures de jeunes garçons exemplaires n’est pas un hasard, mais un élément typique des drames jésuites sur le Japon. Ces personnages pouvaient servir de modèles personnels aux jeunes élèves jésuites qui jouaient la pièce. La pièce servait ainsi de préparation propédeutique à un éventuel martyre, que les spectateurs et les comédiens n’avaient certes pas à craindre dans la Suisse centrale catholique, mais auquel ils pouvaient tout à fait s’attendre ailleurs à une époque de conflits confessionnels: y compris sur le territoire de la Suisse actuelle. Sans parler de la guerre de Trente Ans, qui agitait également les esprits dans la Confédération et constituait pour le public lucernois un événement d’actualité géographiquement proche et préoccupant. Ce n’est pas un hasard si le démon Belzébuth évoque avec délectation les actions des Suédois protestants pendant la guerre de Trente Ans (Acte 4, scène 5).
La religion traditionnelle des Japonais non chrétiens est présentée dans la Christanomachia comme un polythéisme païen, avec des divinités dont les noms à consonance exotique (il y en a beaucoup, par exemple, dans la septième scène de l’acte IV que nous présentons) ont dû paraître déroutants, voire comiques, au public lucernois. Sur la scène de théâtre, il n’y avait bien sûr pas de place pour des explications nuancées sur le shintoïsme et le bouddhisme, les deux religions qui prédominent encore aujourd’hui au Japon et qui, à l’époque de l’action, étaient fortement entremêlées (et sur lesquelles les érudits jésuites avaient acquis une connaissance approfondie).
Le présent texte ne révèle malheureusement rien sur la manière dont les décors et les costumes ont contribué à créer une atmosphère exotique correspondant à ce lieu lointain. On ne doit certainement pas s’imaginer une authenticité japonaise trop poussée. Des didascalies sont partiellement présentes dans le texte, mais elles sont plus rares que ne le souhaiterait le lecteur d’aujourd’hui. Il manque également des indications sur l’accompagnement musical, qui n’était sans doute pas totalement absent.
Selon la logique des drames martyrologiques, paradoxale pour une vision séculière du monde, les martyrs triomphent précisément par leur défaite terrestre, car la mort violente sur terre pour la foi leur ouvre les portes du royaume des cieux. La Christianomachia Iaponensis ne laisse jamais planer le moindre doute à ce sujet. Néanmoins, cela répond certainement à une attente du public lorsque la religion chrétienne peut triompher d’une autre manière dans cette pièce, à savoir par le châtiment visible de l’un des persécuteurs des chrétiens, qui commence déjà dans ce monde et qui, comme on le comprend, se poursuivra dans l’au-delà pour l’éternité. La mort de Bungodono, en proie à la folie, crée en ce sens une sorte de happy end et apparaît comme une juste rétribution pour ses atrocités. Mais là encore, il ne fait aucun doute que sa véritable punition ne l’attend qu’au-delà du seuil de la mort, ce qui contribue à son désespoir à l’heure de sa mort. Le quatrième acte se termine là où il avait commencé, sur le mont Unzen. Si, dans la première scène, des chrétiens y avaient souffert, c’est là qu’un grand ennemi des chrétiens subit son juste châtiment. Le fait que le calvaire de l’Église japonaise se poursuivra même après la mort de Bungodono passe toutefois quelque peu inaperçu à la fin de cette pièce. Cela correspond à une tendance propagandiste fondamentale des pièces jésuites sur le Japon. Une fin sans rédemption n’aurait sans doute pas non plus convenu à la remise des prix scolaires qui suivait.
Perspectives
Le souvenir des chrétiens martyrs japonais, glorifiés dans la Christianomachia Iaponensis, est resté vivant jusqu’à nos jours, et ce même au-delà de l’Église catholique. Cela tient certainement au fait que ces œuvres abordent des questions que l’on peut percevoir comme des problèmes universels, indépendamment de certaines visions du monde: par exemple, la rencontre entre des cultures et des religions étrangères et les risques de conflit qui en découlent; ou encore la valeur fondamentale de la liberté de croyance et de conscience. C’est surtout le roman Silence (1966) de l’auteur Shūsaku Endō (1923-1996), l’un des écrivains (et catholiques) les plus importants et les plus célèbres du Japon moderne, ainsi que son adaptation cinématographique (2016) par Martin Scorsese (*1942), qui ont acquis une renommée internationale. Tant le livre, marqué par un existentialisme chrétien – le «Silence» désigne ici le silence de Dieu, qui ne donne aucune réponse aux missionnaires jésuites tourmentés par le doute –, que son adaptation cinématographique sont, pour ainsi dire, très éloignés du triomphalisme confiant de la pièce baroque lucernoise. Il vaudrait certainement la peine de réfléchir plus en détail à un tel changement de mentalité; ce n’est pas ici le lieu pour le faire.
En revanche, soulignons une fois encore le fait, qu’il ne faut pas sous-estimer, que le public lucernois, en ce lointain jour d’octobre de l’an 1638, a pris part à des événements qui se déroulaient à des milliers de kilomètres de là, dans un monde bien éloigné de son quotidien. Ce n’est qu’à partir de l’ère Meiji que l’on peut véritablement parler de relations entre la Suisse et le Japon sur les plans diplomatique, politique et économique. La réception culturelle et spirituelle du Japon a toutefois eu lieu bien plus tôt. Elle est due à l’universalisme catholique et à la perspective mondiale de l’ordre des jésuites, grâce auquel la Suisse catholique a reçu son enseignement supérieur et qui lui a offert, dans ce contexte, de nombreuses représentations théâtrales. La Christianomachia Iaponensis en témoigne de manière impressionnante.
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