Fidèle de Sigmaringen Exercices spirituels

Print Introduction: Clemens Schlip (traduction française: David Amherdt). Version: 29.09.2025

Date de composition: les notes spirituelles de Fidèle ont commencé après son entrée dans l’ordre des Capucins (septembre 1612); la date indiquée au début des textes que nous présentons, tirés de la Methodus (1er octobre 1612), suggère une rédaction récente, ce qui vaut probablement aussi pour la Salutaris fidei professio.

Éditions: Exercitia Spiritualia S. Fidelis a Sigmaringa, Ordinis Fratrum Minorum S. Francisci Cappucinorum, Missionis Apostolicae in Rhaetia Praefecti, et Sacrae Congregationis de Propaganda Fide Proto-Martyris, Fribourg-en-Brisgau, Johann Georg Felner, 1746; Exercitia Spiritualia S. Fidelis a Sigmaringa, Ordinis Fratrum Minorum S. Francisci Cappucinorum, Missionis Apostolicae in Rhaetia Praefecti, et Sacrae Congregationis de Propaganda Fide Proto-Martyris, Fribourg-en-Brisgau, Johann Georg Felner, 1753; Exercitia Seraphicae Devotionis quae inter propria manuscripta S. Fidelis a Sigmaringa Ord. Min. Fratrum Capucinorum Missionis Apost. in Rhaetia Praefecti ac Sacr. Congr. de Propaganda Fide Protomartyris reperta fuerunt, Rome, Johannes Zempel, 1756 (deux éditions cette même année); S. Fidelis a Sigmaringa Exercitia Seraphicae Devotionis cum Appendice Ortationum ac Benedictionum […], éd. M. Hetzenauer, Stuttgart, Joseph Roth, 1893; S. Fidelis a Sigmaringa Exercitia Seraphicae Devotionis cum Appendice Orationum ac Benedictionum […], hg. von M. Hetzenauer, Mergentheim, Carl Ohlinger, [1893]; Exercitia Seraphicae Devotionis. Conscripsit S. Fidelis a Sigmaringa O. C., Sacrae Congr. De Propaganda Fide Protomartyr […], éd. M. Hetzenauer, Mergentheim, C. Ohlinger, 1898.

Traductions: il existe des traductions ou des traductions partielles en allemand (nombreuses), anglais, français, italien, néerlandais, portugais et espagnol.

 

Remarque préliminaire

Fidèle de Sigmaringen figure sans conteste parmi les auteurs de ce portail dont la portée dépasse largement le domaine littéraire. Cette dimension non littéraire est d’autant plus marquante que – comme nous le verrons – la haute estime dont il a bénéficié pendant plus de 180 ans en tant qu’auteur spirituel original reposait sur un malentendu. Or, les malentendus peuvent engendrer des effets durables, même une fois dissipés. L’un de ces effets, à la fois indéniable et irréversible, est le corpus des Exercitia spiritualia ou Exercitia seraphicae devotionis, que nous allons présenter ici. Et même si ces Exercitia n’avaient jamais vu le jour, l’importance de Fidèle dans la vie religieuse de la Confédération aurait rendu sa présence sur ce portail presque incontournable.

 

Fidèle de Sigmaringen: vie, mort et canonisation

Markus Roy (également connu sous le nom de Rey) naquit en septembre ou octobre 1578 à Sigmaringen (aujourd’hui dans le Bade-Wurtemberg), sur le territoire des Hohenzollern. Il était le fils de Johannes Roy, riche aubergiste et futur maire de Sigmaringen, et de son épouse Genoveva, originaire de Tübingen; son grand-père, Matthäus Raye, était originaire d’Anvers et est attesté à Sigmaringen à partir de 1558. Après la mort de son père en 1591, sa mère quitta la famille et se remaria à Ebingen. L’opinion longtemps répandue selon laquelle elle serait revenue à cette occasion au protestantisme, auquel elle appartenait avant son mariage avec Johannes Roy, contredit les sources; elle fut probablement baptisée catholique et mourut certainement catholique. Markus Roy grandit dès lors sous la tutelle de son frère aîné. Il fréquenta l’école latine de la ville de Sigmaringen et le collège jésuite de Fribourg-en-Brisgau, où il étudia à l’université à partir de 1598. Il y obtint son doctorat en philosophie en 1603. Entre 1604 et 1610, il accompagna le jeune baron von Stotzingen et certains de ses jeunes compagnons nobles lors de leurs voyages d’études (Kavalierstour) à travers la France, «l’Espagne» (probablement les Pays-Bas espagnols) et en Italie (le compagnon de voyage, issu de la bourgeoisie, avait généralement pour tâche d’organiser le voyage et de préserver ses protégés de trop grandes débauches). Peu après son retour, Fidèle obtint en 1611 un doctorat en droit civil et canonique (utriusque iuris) à Fribourg-en-Brisgau, puis travailla pendant près d’un an pour le gouvernement de l’Autriche antérieure à Ensisheim, en Alsace. Déjà reconnu pour sa piété exemplaire, Roy éprouvait cependant une profonde répulsion morale à l’égard du travail juridique quotidien. Ce malaise le conduisit à réorienter sa vie vers une vocation spirituelle: il entra dans l’ordre des Capucins, la troisième branche masculine de l’ordre franciscain, que l’un de ses frères avait déjà rejoint. En septembre 1612, il fut ordonné prêtre à Constance et, à la fin du mois, il commença son noviciat au couvent des capucins de Fribourg-en-Brisgau, qui appartenait alors à la province des capucins suisses. On lui donna le nom en religion de «Fidelis» (Fidèle). Dès son noviciat, cet homme à la vocation tardive se vit confier des tâches correspondant à celles d’un sous-prieur. Après avoir terminé ses études de théologie dans les couvents capucins de Constance et de Frauenfeld, Fidèle fut envoyé par l’ordre dans différents endroits de l’actuelle Suisse et de l’Autriche: comme prédicateur à Altdorf (1617), comme gardien à Rheinfelden (1618-1619) et dans la même fonction à Fribourg-en-Brisgau (1620-1621) et à Feldkirch (1619-1620; 1621-1622). En tant qu’aumônier militaire, il était également chargé de l’accompagnement spirituel des troupes autrichiennes stationnées qui, dans le cadre de la guerre de Trente Ans, envahirent le Prättigau en octobre 1621 après qu’un bailli autrichien y eut été exécuté sous l’influence de prédicateurs réformés radicaux et des Troubles des Grisons (le Prättigau faisait partie des terres héréditaires des Habsbourg depuis le XVe siècle, mais ses juridictions faisaient partie de la Ligue des Dix-Juridictions et donc la République des III Ligues). Les autorités autrichiennes prirent la décision de révoquer la liberté de culte jusque-là accordée à la majorité réformée du Prättigau, entreprenant ainsi une politique de recatholicisation de cette région, ainsi que des autres territoires des Grisons placés sous leur domination. Les jésuites, mais surtout les capucins, spécialisés dans les sermons et les missions populaires, jouèrent un rôle important à cet égard. Fidèle avait déjà suivi les troupes autrichiennes dans les Grisons à la fin de l’automne ou en décembre 1621, et avait remporté des succès missionnaires considérables à Maienfeld et dans les environs grâce à ses sermons et ses entretiens théologiques. À la fin du mois de janvier 1622, sur ordre de la province suisse des capucins, il se rendit dans le Prättigau, où il fut toutefois perçu par une grande partie de la population comme faisant partie de la puissance d’occupation détestée; en conséquence, ses succès missionnaires se limitèrent à quelques cas isolés dans la haute société. En avril, le commandant en chef autrichien Alois Baldiron promulgua les dix articles relatifs à la religion rédigés par Fidèle: ceux-ci n’obligeaient pas directement les habitants du Prättigau à se convertir au catholicisme ou à assister à la messe, mais leur interdisaient toute pratique publique et privée de la religion réformée et les obligeaient à assister aux prêches missionnaires catholiques et aux enseignements chrétiens les dimanches et jours fériés. Le 19 avril 1622, Fidèle fut nommé par Rome supérieur de la mission capucine rhétique nouvellement fondée, mais ce décret ne lui fut pas communiqué de son vivant. En effet, le 24 avril 1622, la situation tendue dans le Prättigau finit par dégénérer: pendant un sermon de Fidèle dans l’église de Seewis, des paysans armés firent irruption dans le bâtiment et massacrèrent la plupart des soldats autrichiens qui, contre la volonté du capucin, lui avaient été assignés comme garde du corps. Peu après, Fidèle fut également tué, traîné hors de l’église par les insurgés et battu à mort à coups de crosse et de bâton dans le cimetière. Le défunt fut inhumé par le sacristain de l’église de Seewis près du cimetière. Après la répression de la révolte du Prättigau par les Autrichiens, son corps put être récupéré à l’automne: sa tête, son avant-bras gauche et quelques petits objets lui ayant appartenu furent transférés au couvent des capucins de Feldkirch (qui offrit les plus petites reliques à d’autres couvents), tandis que le reste du corps fut transporté, à la demande de l’évêque de Coire, dans la cathédrale de cette ville, où il repose encore aujourd’hui. Le testament de Fidèle, ouvert à l’occasion de sa mort, prouve qu’il était un homme cultivé, car il contient un catalogue des livres qu’il possédait lorsqu’il entra dans les ordres en 1613, parmi lesquels figuraient notamment des œuvres de Cicéron, Suétone, Virgile et Lucain.

La mort violente de Fidèle von Sigmaringen fut considérée dès le début par les catholiques comme un martyre pour la foi, et la demande de canonisation qui en résulta fut soutenue par divers miracles posthumes reconnus par l’Église. Fidèle était considéré comme le protomartyr de la Congregatio de Propaganda Fide («Congrégation pour la propagation de la foi», c’est-à-dire pour les missions catholiques), fondée l’année de sa mort. Diverses circonstances (notamment le durcissement des règles de canonisation par Urbain VIII peu après sa mort, avec un délai d’attente d’au moins 50 ans avant la béatification) contribuèrent à ce qu’il ne soit béatifié que le 4 mars 1729 par le pape Benoît XIII et canonisé le 29 juin 1746 par Benoît XIV, très favorable à l’ordre des capucins. Fidèle devint ainsi le premier saint de la région germanophone dans l’ère post-réformatrice. Il est le saint patron de Feldkirch et de Sigmaringen, le saint patron de Hohenzollern et de la partie correspondante de l’archidiocèse de Fribourg-en-Brisgau, le saint patron et l’éponyme de la petite ville brésilienne de São Fidélis, fondée par deux capucins italiens, le saint patron des juristes, le saint patron des affaires judiciaires et le saint patron de la propagation de la foi; son culte a en outre laissé des traces dans de nombreux lieux où l’ordre des capucins est (ou fut) actif, par exemple sous forme de statues et de peintures. Sa mémoire perdure également dans un dicton populaire en allemand lié à sa fête le 24 avril: «Wenn’s friert an Sankt Fidel, bleibt’s 15 Tag noch kalt und hell».

 

Fidèle écrivain: les Exercitia spiritualia et les Exercitia Seraphicae Devotionis

Commençons par évoquer les écrits de Fidèle, que nous ne traiterons pas en détail ici. Ont été conservés: son certificat de profession (rédigé en latin), son testament en allemand, ainsi que diverses lettres et fragments de lettres dans les deux langues. S’y ajoutent des extraits philosophiques et théologiques, et une collection multilingue de documents préparatoires à ses sermons, incluant ses propres manuscrits. Ces textes n’ont été imprimés qu’au XIXe et au XXe siècle, souvent dans un but biographique ou scientifique, parfois sous une forme adaptée. Certains restent encore inédits à ce jour. Par ailleurs, quelques écrits théologiques anonymes publiés par Fidèle sont connus par leur titre, mais ont disparu. Nous avons déjà mentionné plus haut les «dix articles relatifs à la religion» (également appelés «mandat religieux») qu’il rédigea pour le Prättigau.

Aucun autre texte n’a suscité autant d’attention ni exercé un impact aussi profond que les Exercitia spiritualia ou Exercitia Seraphicae Devotionis («Exercices spirituels» ou «Exercices de dévotion séraphique»), dont la première publication en 1746 semble avoir accompagné la canonisation de Fidèle. Ces Exercitia sont issus des notes spirituelles manuscrites de Fidèle, réparties à l’origine en six fascicules. Après l’interruption du procès en 1646, Basilius Tanner, ami proche de Fidèle et premier procureur dans le procès de canonisation, les rassembla en un petit livret qu’il emporta avec lui à Appenzell, où il acheva sa carrière. Le livret tomba ensuite dans l’oubli, relégué dans la bibliothèque du couvent des capucins, jusqu’à ce qu’Adalbert Wagner le redécouvre fortuitement au XXe siècle. Les deux autres fascicules semblent être restés conservés dans les archives de Coire ou de Constance. Ils ont servi de base à l’édition des Exercitia, publiée en 1746 par le père capucin Maximilian von Wangen, postulateur dans le procès de canonisation, sous le titre Exercitia spiritualia («Exercices spirituels»), et présentée comme une œuvre de Fidèle. Peu après cette publication, ces deux fascicules disparurent sans laisser de traces. Maximilien von Wangen dédia son édition au recteur et aux professeurs de l’université de Fribourg-en-Brisgau. Le titre choisi, Exercitia spiritualia, rappelle – probablement de manière délibérée – les célèbres Exercitia spiritualia (1548) d’Ignace de Loyola. Ceux-ci ont également influencé les exercices spirituels dans les ordres de la tradition franciscaine, qui ont cependant aussi eu recours à leur propre tradition. Il semble raisonnable de penser que Maximilian von Wangen visait à associer Fidèle de Sigmaringen à cette lignée et à le consacrer, à titre posthume, comme une figure majeure de la spiritualité franciscaine.

Les Exercitia peuvent être divisés en deux parties: un «Traité introductif» et un «Traité sur la communion». Le traité introductif commence par une partie intitulée Methodus, qui traite de l’acquisition de neuf vertus importantes pour la vie religieuse à travers des exercices de prière: oratio (esprit de prière), contritio (contrition), veritas (sincérité), humilitas (humilité), oboedentia erga praelatos (obéissance envers les supérieurs spirituels), patientia (patience), gratitudo (gratitude), austeritas (sévérité envers soi-même), caritas et amor proximi (amour du prochain). Vient ensuite une pratique répartie sur les sept jours de la semaine, consistant en des méditations sur la vie, l’œuvre de la Rédemption et surtout les souffrances du Christ, chacune étant placée sous le signe d’une vertu particulière (par exemple, le jeudi : mansuetudo – douceur). Le traité sur la communion contient des réflexions et des prières pour se préparer intérieurement à la messe (avec, entre autres, des textes pour chaque jour de la semaine) et des actions de grâce pour après la messe (ou la communion). À la fin de l’ouvrage se trouve un Foedus animae fidelis cum Deo ictum, une prière par laquelle l’âme du croyant s’offre à Dieu, «conclut une alliance avec lui», comme l’indique le titre de cette section. Les deux parties des Exercitia peuvent exister indépendamment l’une de l’autre, mais ensemble, elles ne forment pas un tout cohérent, ce qui n’est guère surprenant puisqu’elles ne représentent qu’une partie des écrits spirituels de Fidèle.

Ce fait n’empêcha toutefois pas les Exercitia d’être bien accueillis. Dès 1753, Maximilian von Wangen en publia une nouvelle édition, identique à la précédente. Le général de l’ordre des capucins de l’époque, Serafin von Ziegenhals, salua le travail éditorial de von Wangen et autorisa, par une Facultas datée du 7 janvier 1756, la réimpression des Exercitia dans toutes les langues. C’est ainsi qu’en 1756, l’imprimeur Johannes Zempel publia à Rome une édition du texte latin, que l’on trouve encore aujourd’hui dans de nombreuses bibliothèques, ainsi qu’une traduction italienne et une traduction espagnole. Cette édition s’ouvre sur une préface à la fois humble et solennelle, rédigée par la province autrichienne de l’ordre à l’attention du ministre général (p. v-xi), probablement écrite par Maximilian von Wangen. Elle confère à l’ouvrage un nouveau titre: Exercitia seraphica devotionis («Exercices de dévotion séraphique»), en référence à la désignation fréquente de saint François d’Assise comme Pater seraphicus et de l’ordre franciscain comme Fratres seraphici. Ce choix pourrait également refléter le nom religieux du ministre général, Serafin. Celui-ci avait auparavant obtenu du pape Benoît XIV une indulgence de 60 jours pour tout membre de l’ordre consacrant au moins un quart d’heure à la méditation des Exercitia. Le rescrit correspondant, daté du 23 décembre 1755, ainsi que la Facultas autorisant la réimpression multilingue, furent désormais placés en tête des éditions des Exercitia (1756, p. xii-xiv). La volonté d’intégrer ce petit livre à la pratique spirituelle quotidienne de l’ordre apparaît ici de manière manifeste. Les rééditions de la fin du XIXe siècle et les nombreuses traductions – complètes ou partielles – témoignent du prestige durable de cet écrit. Le père capucin tyrolien Michael Hetzenauer (1860-1928), qui publia les dernières éditions latines en 1893 et 1898, en fit encore les plus grands éloges:

Habes exercitia in manibus, benevole lector, quae sanctus Fidelis a Sigmaringa a prima statim die sui in sacrum ordinem ingressus latino sermone conscribere coepit itaque in rem transferebat, ut fidelis usque ad mortem exsistens coronam vitae meruerit obtingere. Primo quasi aspectu nihil egregii continere videntur. Attamen intentis, ut aiunt, oculis consideranti sunt margaritae, quibus delectabatur gloriosus pontifex Benedictus XIV; sunt carbones succensi ab inspirante Deo uno et trino, quibus ora ac corda mundantur; sunt species quaedam aromatica, quae integra quidem nullius esse videtur odoris, trita autem naturalis vim suavitatis emittit.

Cher lecteur, tu tiens entre tes mains les exercices spirituels que saint Fidèle de Sigmaringen a commencé à rédiger le premier jour de son entrée dans l’ordre et qu’il a mis en pratique de telle manière qu’il s’est montré fidèle jusqu’à la mort et a ainsi mérité d’obtenir la couronne de la vie. À première vue, ils ne semblent rien contenir d’extraordinaire. Mais pour celui qui les examine attentivement, ce sont des perles dont le glorieux pape Benoît XIV se réjouissait déjà; ce sont des charbons que le Dieu Un et Trine a enflammés par son inspiration, qui purifient la bouche et le cœur; ce sont des épices aromatiques qui, à l’état brut, ne semblent pas avoir d’odeur, mais qui, lorsqu’on les frotte, dégagent un parfum puissant.

Comme l’a constaté en 1926 Valerian Zimmermann, chercheur spécialiste des Exercitia et lui-même capucin, «la concision et la précision des pensées, le latin fluide et facile à comprendre et, malgré toutes les restrictions, la richesse et la qualité du contenu» (nous traduisons) ont contribué à la popularité de l’ouvrage au sein et en dehors de l’ordre des capucins. Ses recherches, ainsi que celles d’autres pères capucins érudits, ont toutefois permis de conclure que les Exercitia n’étaient en aucun cas une création originale de Fidèle. Il s’agit plutôt d’une compilation privée (et en partie modifiée) d’extraits de la littérature spirituelle de son époque à laquelle il avait accès. Certains chercheurs ont néanmoins souligné, à juste titre, que cet ouvrage permettait de tirer des conclusions précieuses sur la personnalité et la pensée du saint. En nous appuyant sur les résultats de leurs recherches, nous signalons les dépendances textuelles des Exercitia dans l’Apparatus fontium de notre édition latine. Pour la partie Methodus virtutum habitus citius in anima plantandi («Une méthode pour implanter plus rapidement des comportements vertueux dans l’esprit»), dont provient la plupart des extraits des Exercitia (plus précisément : du «traité d’introduction») que nous présentons, Fidèle s’est inspiré de l’ouvrage Exercitiorum spiritualium triplicis viae: purgativae scilicet, illuminativae et unitivae du chartreux français Jean-Michel de Coutances (†1600, également connu sous le nom de de Vesly). Nous avons également inclus dans notre sélection Salutaris fidei proessio («profession de foi salvatrice», tiré du «Traité sur la communion»), issu d’un ouvrage du prêtre flamand Simon Verepaeus (1522-1598). Fidèle a repris ces textes tantôt sans aucune modification, tantôt avec des modifications plus ou moins importantes. Il serait vain de vouloir rechercher en détail les raisons de ses adaptations textuelles. Dans un cas cependant, l’explication nous semble évidente: lorsque le simple si... dixero vel egero («si je devais dire ou faire quelque chose qui contredit la confession catholique») de Verepaeus devient chez Fidèle si.. .dixero, egero, statuero vel cogitavero («si je... devrais dire, faire, constater ou penser quelque chose»), cela traduit sans doute la volonté du juriste chevronné de tenir compte de toutes les éventualités de sa propre faillibilité et de s’exprimer de manière encore plus précise que le texte original vis-à-vis de Dieu. Les deux auteurs sources de Fidèle mentionnés ici ne sont pas des auteurs de la tradition franciscaine, car il a principalement tenu compte des écrivains non franciscains dans ses notes.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l’intérêt pour l’utilisation et la réimpression du texte latin des Exercitia semble s’être éteint. Il est difficile de déterminer s’il existe un lien de causalité avec la recherche scientifique sur sa genèse; l’effondrement de la culture latine dans le catholicisme romain depuis environ 1960 a sans doute eu un impact plus décisif. Cette explication est corroborée par le fait que certains textes des Exercitia ont encore été réimprimés en traduction pendant cette période.

Fidèle n’avait certainement jamais eu l’intention de publier sa compilation de textes de prières et de méditations, adaptée à ses propres besoins et opinions. Ce sont ses frères en religion et ses admirateurs qui franchirent ce pas au XVIIIe siècle, à commencer par le postulateur Maximilian von Wangen. Ils considéraient sans réserve les textes dont ils disposaient comme des créations originales de Fidèle, et pendant près de 180 ans, personne ne les contredit, car les livres du XVIe siècle dont Fidèle s’était inspiré étaient manifestement tombés dans l’oubli. Ce n’est pas sous le nom de Jean-Michel de Coutances ou de Simon Verepaeus que les textes présentés dans notre sélection atteignirent, pendant cette période et bien au-delà, parfois jusqu’à aujourd’hui, un lectorat contemplatif et priant, ou simplement intéressé par la figure de Fidèle d’un point de vue scientifique ou général, mais sous celui de Fidèle, avec toutes les modifications, petites et grandes, qu’il y apporta. C’est uniquement grâce à ce malentendu qu’à partir de 1746, ils ne restèrent pas dans l’oubli, mais exercèrent une véritable influence. Depuis lors, ils sont indissociables de son nom et donnent sans aucun doute un aperçu de la pensée, de la foi et de la prière de l’une des figures religieuses les plus importantes de l’histoire des Grisons et de la Suisse.

 

Bibliographie

Andermatt, B. von, «Der Erstlingsmärtyrer der Propaganda Fide», dans Festschrift anläßlich der 200jährigen Heiligsprechung unseres P. Fidelis von Sigmaringen, [Lucerne, éd. par les capucins de la province de Suisse, 1946], p. 51-55.

Brülisauer, J., «Johannes von Grünwangen: Bericht über den Tod des hl. Fidelis. Transkription und Übertragung des Berichts zum Martyrium des hl. Fidelis von Sigmaringen in die Gegenwartssprache», Helvetia Franciscana 25 (1996), p. 5-34.

Fellers, L. von, «Der Weg zur Größe. Eine Studie über den hl. Fidelis von Sigmaringen», dans Festschrift anläßlich der 200jährigen Heiligsprechung unseres P. Fidelis von Sigmaringen, [Lucerne, éd. par les capucins de la province de Suisse, 1946], p. 64-96.

Hofer, M., Fidelis von Sigmaringen. Gottesmann, Eiferer, Märtyrer, Kevelaer, Topos, 2007.

Ilg, M., Constantia et fortitudo. Der Kult des kapuzinischen Blutzeugen Fidelis von Sigmaringen zwischen ‘Pietas Austriaca’ und ‘Ecclesia Triumphans’. Die Verehrungsgeschichte des Protomärtyrers der Gegenreformation, des Kapuzinerordens und der «Congregatio de propaganda fide» (1622-1729), 2 vol., Münster, Aschendorff, 2016.

Kaiserstuhl, S. von, «Zur Chronologie des Lebens des heiligen Fidelis von Sigmaringen», Collectanea Franciscana 18 (1948), p. 273-285.

Meyenberg, B. et Ziwes, F.-J. (éd.), Fidelis von Sigmaringen. Herkunft, Wirkung und Verehrung des hohenzollerischen Landespatrons, Stuttgart, Kohlhammer, 2022.

Mehr, B. von, «Fidelis von Sigmaringen», Neue Deutsche Biographie 5 (1961), p. 137-138, version online, https://www.deutsche-biographie.de/pnd118532901.html#ndbcontent.

Ros, F. de, «Les ‘Exercitia’ de saint Fidèle de Sigmaringen», Collectanea Franciscana 22 (1952), p. 319-338.

Schmucki, O., Bibliographie des hl. Fidelis von Sigmaringen, O.F.M.Cap. (1578-1622), Rome, Istituto Storico die Cappuccini, 2004.

Schnell, R., Fidelis von Sigmaringen 1577-1977. Der Heilige in Darstellungen der Kunst aus vier Jahrhunderten, Sigmaringen, Jan Thorbecke, 1977

Schweizer, C., «Fidèle de Sigmaringen», Dictionnaire historique de la Suisse, version online du 23.09.2021, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/010197/2021-09-23/.

Schweizer, C., «Capucins», Dictionnaire historique de la Suisse, version online du 14.10.2009, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/011708/2009-10-14/.

[Pyfferoen] a Wingene, H., «Les Exercitia Seraphicae Devotionis de S. Fidèle de Simaringen et le P. Jacques Alvarez de Paz S. I.», Collectanea Helvetico-Franciscana 5 (1949), p. 96.

[Wagner] von Stans, A., «Das Schrifttum des hl. Fidelis und sein Schicksal», dans Festschrift anläßlich der 200jährigen Heiligsprechung unseres P. Fidelis von Sigmaringen, [éd. par la province suisse des capucins], [Lucerne, éd. par les capucins de la province de Suisse, 1946], p. 101-130 [correspond à St. Fidelis. Stimmen aus der Schweizer Kapuzinerprovinz 33 (1946), p. 269-298]. [=[Wagner] von Stans (1946a)].

[Wagner] von Stans, A., «Das Martyrium des hl. Fidelis in den ältesten Zeugnissen», dans Festschrift anläßlich der 200jährigen Heiligsprechung unseres P. Fidelis von Sigmaringen, [éd. par la province suisse des capucins], [Lucerne, éd. par les capucins de la province de Suisse, 1946], p. 131-139 [ St. Fidelis. Stimmen aus der Schweizer Kapuzinerprovinz 33 (1946), p. 269-298]. [=[Wagner] von Stans (1946b)]

Zekorn, A., «Markus Roy, Fidelis von Sigmaringen. Neue Aspekte zu seiner Jugend und Familie in der hohenzollerisch-habsburgischen Stadt Sigmaringen an der Wende zum 17. Jahrhundert», Helvetia Franciscana 51 (2022), p. 21-66.

[Zimmermann, V.], «Die Exercitia seraphicae devotionis des hl. Fidelis von Sigmaringen O.M. Cap.», St. Fidelis. Stimmen aus der Schweizerischen Kapuzinerprovinz 13 (1926), p. 36-43.

[Zimmermann, V.], «Nikolaus von Esch und die Exercitia seraphicae devotionis des hl. Fidelis von Sigmaringen», St. Fidelis. Stimmen aus der Schweizerischen Kapuzinerprovinz 14 (1927), p. 164-168.