Sébastien Castellion Prodromos (épyllion grec en trois chants sur Jean le Baptiste)
Date de composition: avant septembre 1545 (date de l’impression selon le colophon), peut-être déjà en 1539 à Lyon (?).
Édition: ΠΡΟΔΡΟΜΟΣ, dans S. Castellion, Ionas Propheta heroico carmine Latino descriptus […], Bâle, Oporin, p. 34-84.
Mètre: hexamètre
Introduction
Le Savoyard Sébastien Castellion, qui vécut et fut actif en Suisse à partir de 1541, est surtout connu pour sa controverse avec Jean Calvin au sujet de l’exécution du médecin Michel Servet. L’écrivain autrichien Stefan Zweig (1881‑1942) a raconté cette controverse dans son ouvrage paru en 1936, Castellio gegen Calvin oder Ein Gewissen gegen die Gewalt (traduit en français par Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin). Dans son texte, Zweig ne mentionne pas un petit volume publié en 1545 contenant deux poèmes assez longs: un épyllion latin sur le prophète Jonas et un épyllion grec sur Jean le Baptiste, le Prodromos («Précurseur»; abrégé Prod. dans les citations ci‑après).
Ce recueil aujourd’hui presque oublié exerça toutefois à son époque une influence internationale certaine. Ainsi, Michael Neander (1525‑1595), dans la praefatio de ses Graecae linguae erotemata imprimés en 1565 à Bâle chez Johannes Oporin, ouvre une section consacrée aux poètes modernes utilisant la langue grecque ancienne en plaçant Sébastien Castellion à la tête de ce mouvement:
Parmi les poètes modernes que j’ai pu examiner jusqu’à présent, et dont les efforts dans ce genre sont couronnés de succès et les tentatives dignes d’éloge et utiles, il faut citer Sébastien Castellion, professeur de langues à l’université de Bâle, de qui subsiste le «Prodromos ou Vie de Jean le Baptiste», décrite en trois livres dans un poème fort agréable, où non seulement des mots, des tournures, des demi‑vers et des épithètes, mais presque des pages entières sont reprises d’Homère et d’Hésiode, princes des poètes, puis adaptées au récit en question.
Et de fait, le Prodromos de Castellion semble être, après l’épyllion Τὸ καθ’ Ἑλένην καὶ Ἀλέξανδρον de Démétrios Moschos paru en 1501 – ouvrage manifestement inconnu de Neander – le premier grand poème grec de l’époque moderne que nous connaissions, du moins le premier à comprendre trois livres ou rhapsodies. Il constitue ainsi le point de départ de toute une série d’épopées et de paraphrases bibliques en grec qui virent le jour au cours du XVIᵉ siècle. Ce genre a été récemment présenté et discuté de manière plus approfondie par Filippomaria Pontani et Janika Päll.
Proème et structure
Le Prodromos n’est pas une œuvre indépendante: il a été publié comme une sorte d’annexe à une paraphrase latine de l’histoire vétérotestamentaire de Jonas. La page de titre se lit, en traduction, comme suit:
Le prophète Jonas, décrit en un poème latin en hexamètres par Sébastien Castellion. De même, le Prodromos ou «Précurseur», c’est‑à‑dire la vie de Jean le Baptiste, rendue en un poème grec en hexamètres en trois livres avec tant d’élégance qu’il ne saurait y avoir lecture plus agréable pour ceux qui s’appliquent à la fois à la langue grecque et à la piété.
Si l’on considère les proportions, la paraphrase latine de Jonas est nettement plus courte que le Prodromos, qui constitue manifestement le cœur de la publication, tandis que le Jonas latin semble plutôt jouer le rôle d’entrée en matière. La paraphrase de Jonas occupe les pages 3 à 29 (soit 27 pages); elle est suivie, aux pages 29 à 33 (5 pages), d’un hymne latin en hexamètres adressé à Dieu, ainsi que d’un «Cantique de Moïse, chanté par les Israélites lorsqu’ils échappèrent à la mer Rouge» (Mosis carmen, quod cecinerunt Israelitae, ubi ex mari rubro evaserunt), en strophes saphiques. Le Prodromos s’étend ensuite des pages 34 à 84, soit 51 pages; il est donc presque deux fois plus long que le poème latin sur Jonas.
À cette différence de longueur correspond également une présentation plus élaborée dès la page de titre: titre grec accompagné d’un double titre latin, division en trois livres, et finalement un éloge stylistique avec mention du public visé. À ce cadre solennel, avec trois sections appelées «rhapsodies», répond un proème lui aussi solennel, dans lequel Castellion s’inspire de la première Olympique de Pindare (1,1‑20).
Dès ces premiers vers, Castellion montre une bonne maîtrise du grec, malgré quelques hésitations métriques: au vers 3, la première syllabe de βρυάζων est en réalité brève, alors qu’on s’attendrait à ce qu’elle soit longue; au vers 4, en revanche, la première syllabe de ᾄδειν est considérée comme brève alors qu’elle est longue; de plus, σύ en début de vers est traité deux fois comme une longue (à moins que Castellion ne suppose un vers acéphale). Sur le plan stylistique, il est fortement influencé par Homère: dès les vingt premiers vers, on trouve deux comportant une clausule spondaïque (θηλαζόντων et κουφίσειας), employés pour renforcer et souligner le sens. Le dernier vers évoque notamment l’allègement du fardeau, qui demeure lourd si Dieu ne le rend pas plus léger (Prod. 1,20: τἄχθος, ὅ τε μὴ σύ γε κουφίσειας).
Le récit se répartit ensuite entre les trois rhapsodies de la façon suivante: l’histoire de la naissance de Jean, tirée de Luc 1, avec la visite de Marie à Élisabeth, est racontée dans la première rhapsodie (p. 34‑53 = 20 pages). La deuxième rhapsodie (p. 53‑69 = 17 pages) traite de l’activité publique du Baptiste, avec le baptême de Jésus. Dans la troisième et dernière rhapsodie (p. 70‑84 = 15 pages), il est question de l’arrestation et de l’exécution de Jean. La diminution progressive de la longueur des rhapsodies montre que le poids narratif principal semble d’abord porter sur le récit de la naissance.
Réélaboration de la source biblique
Les principales sources de mise en forme sont les chapitres 1 et 3 de l’Évangile de Luc, les chapitres 1 et 3 de l’Évangile de Jean, ainsi que, pour l’exécution, surtout le chapitre 6 de l’Évangile de Marc. Pour la relation entre Hérode et Hérodiade, Castellion s’appuie en outre sur les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe.
Castellion ouvre son récit par un monologue de Dieu qui ne se trouve pas dans la Bible: voyant les mortels descendre vers l’Hadès, il veut d’abord envoyer un devin (μάντις), puis son fils, afin d’écarter la ruine des hommes, de les libérer des demeures des Titans et de les conduire au ciel. Il appelle alors Gabriel et lui ordonne de se rendre auprès de Zacharie. Ce n’est qu’après le départ de Gabriel qu’il commence le récit de Luc (Lc 1,5‑25 et 39‑80). Comme l’exige le sujet du poème, l’Annonciation de l’ange à Marie est omise.
Comme le remarquait déjà Michael Neander, Castellion s’appuie fortement sur Homère et sur Hésiode. Son œuvre se lit donc, par endroits, presque comme un centon. D’Homère, il reprend également l’usage abondant des discours directs, des formules (par exemple, à plusieurs reprises dans tout le poème, μάντις ἀμύμων ou ἀμύμονα μάντιν pour désigner Jean), des expressions, des comparaisons et des répétitions, de sorte que son poème acquiert véritablement une empreinte épique très marquée. Cela apparaît déjà dans la première partie du poème, dont il vient d’être brièvement question. Le début rappelle, d’une part, par le discours de Dieu, l’ouverture de l’Odyssée, où Zeus, face aux souffrances des hommes, se plaint de ce que ceux-ci imputent aux dieux seuls la responsabilité, alors qu’ils en sont eux-mêmes la cause par leurs propres égarements (Od. 1,34: σφῇσιν ἀτασθαλίῃσιν). Il en résulte des effets intéressants de contraste et de complémentarité par l’application de scènes homériques au sujet johannique. Ainsi, pour la demande d’Hérodiade de faire mettre à mort Jean le Baptiste, Castellion s’inspire, par exemple, de la prière de Thétis à Zeus au premier chant de l’Iliade (Prod. 3,164‑173 ~ Il. 1,513‑516.522-523). Dans une image moqueuse, à la fin, Hérodiade s’adresse à la tête tranchée de Jean avec les paroles d’Agamemnon, après que le devin Calchas l’a désigné, dans l’assemblée du premier chant de l’Iliade, comme responsable de la peste qui ravage l’armée (Prod. 3,383‑385 = Il. 1,106‑108). Dieu envoie Gabriel à Zacharie en des termes similaires à ceux par lesquels Zeus envoie le songe funeste à Agamemnon au début du deuxième chant de l’Iliade (Prod. 1,63‑65 ~ Il. 2,8‑10). Zacharie prie Dieu comme Calchas prie Apollon (Prod. 1,119-120 ~ Il. 1,37-38), etc. Castellion n’hésite pas à faire intervenir des figures mythologiques telles qu’Hadès ou les Titans. Le choix est toutefois opéré de manière à permettre aisément une interprétation chrétienne. Il est en outre courant qu’il applique au Dieu chrétien des formules propres à Zeus, en remplaçant simplement Zeus par θεός («Dieu»), ou qu’il identifie l’Olympe au ciel chrétien.
Ce qui a toutefois été complètement négligé jusqu’à présent, c’est un autre modèle, moins manifeste qu’Homère et Hésiode, puisqu’il n’est pas rédigé en grec, mais en latin: le De partu Virginis de Iacopo Sannazaro, publié en 1526. Un regard porté sur le début du récit rend immédiatement évidente cette filiation. Le début du récit se lit chez Castellion (Prod. 1,21‑28):
Dieu se dressa et, du sommet de l’Olympe, embrassa du regard / Hadès, le riche seigneur des morts, / qui, de partout, tirait des contrées un butin sanglant / et le traînait sans effort dans la demeure des morts au sol d’airain; / [25] et aucun des hommes ne montait vers le haut ciel, / depuis le moment où, contre les commandements de Dieu, / l’homme et la femme s’étaient rendus coupables par leurs propres fautes sacrilèges. / Alors il se mit en colère et parla ainsi en son cœur magnanime: ...
Le début du récit chez Sannazaro est le suivant (1,33‑41; les correspondances textuelles sont soulignées):
Le souverain des êtres célestes avait vu, depuis la citadelle céleste, que Tisiphone, qui cherchait à tout renverser du plus profond des abîmes et excitait ses terribles sœurs à de sombres forfaits, portait au Tartare des dépouilles recueillies de toutes parts, et qu’il ne servait plus à l’homme d’avoir tiré sa semence du haut ciel et d’avoir cultivé son esprit pour des usages divers: tant pouvait la souillure d’une faute mortifère! Alors le Père, embrasé dans son cœur d’un amour éternel, se parla à lui-même en ces termes: …
Castellion remplace Tisiphone, plus caractéristique de l’épopée latine, par Hadès et explicite plus nettement la faute que Sannazaro ne faisait qu’évoquer. Pour le reste, toutefois, il s’oriente de manière visible sur le modèle de Sannazaro. La référence se poursuit ensuite également, mais avec des déplacements d’accent. Alors que, chez Sannazaro, Dieu voit la solution dans une femme, Marie – puisqu’une femme, Ève, a également provoqué la chute dans le péché –, chez Castellion c’est un homme qui doit annoncer aux hommes la venue de son fils: Jean le Baptiste. Comme chez Sannazaro, Dieu envoie ensuite son ange: chez le premier, il doit aller vers Marie; chez le second, vers Zacharie. On peut observer ici de façon particulièrement nette comment Castellion «homérise» la représentation de Sannazaro. Chez Sannazaro, le vol de l’ange est illustré par une comparaison: l’ange vole comme un cygne venant du Caystre (Part. Virg. 1,85‑90). La comparaison unique de Sannazaro devient, chez Castellion, une véritable chaîne de comparaisons: il compare d’abord Gabriel à un épervier (ἴρηξ), puis à un aigle qui saisit un lièvre, et enfin à la rapidité de l’esprit humain (Prod. 1,91‑101). Ces comparaisons sont sensiblement plus martiales que chez Sannazaro. Sannazaro introduit ensuite Marie, tandis que Castellion présente Zacharie. Marie est modeste; Zacharie, lui, est âgé, sans enfant, et accomplit son service au temple. Il prononce une prière demandant qu’un enfant lui soit accordé. Alors Gabriel apparaît, et Zacharie est saisi d’effroi: «Mais chez le vieillard, la force du cœur se répandit, et il fut saisi d’une terrible crainte: ses cheveux se dressèrent sur ses membres flexibles» (Prod. 1,130-131). Chez Sannazaro, l’ange s’adresse d’abord à Marie, qui est elle aussi saisie d’effroi: «Aussitôt, la vierge, frappée d’effroi, demeura stupéfaite, baissa les yeux et devint pâle dans tous ses membres» (Part. Virg. 1,123-124). Particulièrement remarquable est ensuite le fait que, chez Castellion, selon une technique homérique, l’ange répète (presque) mot pour mot les paroles de Dieu (Prod. 1,66‑89 ~ 137‑160), tandis que chez Sannazaro, il les restitue de manière très libre et en les variant (Part. Virg. 1,73‑81; 109‑123; 139‑154). Des correspondances nettes apparaissent encore dans la scène, décrite par les deux auteurs, de la visite de Marie à Élisabeth, reconnaissable notamment à la comparaison commune avec l’étoile (Part. Virg. 2,14‑16; Prod. 1,249).
Ces rapprochements manifestes montrent que Castellion entend créer un pendant et un complément délibérés à l’épopée de Sannazaro. Le titre singulier «Prodromos» – on aurait pu tout simplement choisir Iohannes Baptista, Iohanneis, etc. – acquiert ainsi un sens particulier. Au sens le plus littéral, Castellion crée avec son œuvre grecque un «précurseur» de l’épopée bien connue de Sannazaro, que celui-ci présente lui aussi comme un premier essai littéraire. Sur le plan linguistique, Castellion remonte d’un degré dans le temps en choisissant pour modèles un grec plus ancien et, à la place de Virgile, Homère et Hésiode. Cela implique qu’il recourt aux techniques archaïsantes de répétition et de formulation homériques et qu’il oppose, dans ses comparaisons, une certaine rudesse et une tonalité sombre à la «douceur» de Sannazaro. Enfin, il remonte aussi en amont sur le plan narratif en racontant la préhistoire de l’œuvre de Sannazaro: le récit de la naissance de Jean le Baptiste.
Dès lors, il devient également évident pourquoi Castellion a subdivisé son œuvre en trois «rhapsodies»: elles imitent les trois livres de l’épopée de Sannazaro. En revanche, dans l’organisation ultérieure, il ne semble plus y avoir de correspondances manifestes. Après l’annonciation, Sannazaro consacre le reste du premier livre à une prophétie de David concernant la vie et l’action futures de Jésus jusqu’à sa mort, sa résurrection et son ascension; le livre II traite de la visite de Marie à Élisabeth (chez Castellion, cet épisode figure encore dans la première rhapsodie) et du récit de la naissance de Jésus; le livre III s’ouvre par un conseil céleste, relate ensuite l’épisode des bergers et s’achève par une prophétie de Protée au sujet des miracles de Jésus. Ici encore, la comparaison ne fait finalement ressortir qu’un trait: «l’obscurité» qui, chez Castellion, persiste jusqu’à la fin avec la mise à mort du Baptiste – présentant d’ailleurs un certain parallèle avec l’Iliade, où, après la mort d’Hector et les outrages subis par son corps, vient finalement sa sépulture. L’effet recherché est sans doute un appel beaucoup plus pressant à la conversion et au changement de vie, en un sens, à la réforme et au retour aux sources.
But, antécédents et postérité
Castellion est né en 1515 dans la commune de Saint‑Martin‑du‑Fresne (actuellement en France), située à environ 65 kilomètres à l’ouest de Genève. En 1540, après une période humaniste passée à Lyon, il se rendit à Strasbourg, où il fit la connaissance de Calvin et de Guillaume Farel et noua avec eux des liens d’amitié. Farel veilla également à ce que Castellion fût appelé comme recteur d’école à Genève, où survint cependant bientôt une rupture en raison de divergences théologiques. Castellion partit donc au début de 1545 pour Bâle, où il dut notamment gagner sa vie comme correcteur au service de l’imprimeur Johannes Oporin, jusqu’à ce qu’il fût nommé en 1553 à la chaire de grec de l’Université de Bâle. C’est là que le conflit avec Calvin s’exacerba encore, ravivé par la critique formulée par Castellion à l’encontre de l’exécution du médecin Michel Servet, et culminant dans son célèbre traité sur la tolérance De non puniendis haereticis. Il échappa à un procès intenté par ses adversaires grâce à sa mort en 1563.
La publication du Prodromos en septembre 1545 doit donc sans doute être directement mise en relation avec les efforts de Castellion pour s’établir à Bâle et se faire connaître en tant qu’érudit humaniste grâce à ses compétences linguistiques. On notera à cet égard l’importance qu’il accorde aux textes bibliques, une tendance que l’on retrouve d’ailleurs déjà dans les Dialogi sacri.
Castellion avait auparavant acquis sa compétence particulière en grec surtout à Lyon, où il fréquenta manifestement le Collège de la Trinité et noua des amitiés au sein du cercle humaniste lyonnais, notamment avec les deux étudiants en médecine italiens Giovanni et Bartolomeo Argentieri. L’édition contenant le Ionas et le Prodromos est dédiée à ce dernier. Il semble avoir noué une relation particulièrement étroite avec Gilbert Ducher: dans les Epigrammatum libri de ce dernier (1538), Castellion paraît pour la première fois en public avec un poème. Celui-ci se distingue par le fait qu’il constitue une double composition, rédigée à la fois en grec et en latin. Certes, on trouve aussi, dans l’introduction et les épigrammes de Ducher, à la manière d’Ausone, des insertions grecques ou des alternances codiques (code-switches), mais il ne s’agit que d’insertions – aucun poème complet en grec. Castellion va ici plus loin, sans doute aussi pour se mettre particulièrement en valeur.
Le titre même du poème de Castellion révèle les ambitions du jeune auteur: Sebastyanactis Castalionis Sabaudi, ad Ducherium Vultonem – «De Sebastyanax Castalio de Savoie à Ducherius Vulto». Ce qui frappe aussitôt, c’est l’hellénisation du prénom Sébastien en «Sebastyanax», qui associe de manière plaisante le prénom de Castellion à Astyanax, le fils d’Hector. Peut‑être s’agit‑il d’une création de Ducher, qui, dans une épigramme de son recueil, s’adresse à Castellion sous ce même nom:
Allez ailleurs, allez ailleurs, vous qui, dénués de sens, affirmez que mes Savoyards ne possèdent que rochers et pierres, puisque Castalio assure qu’il descend d’eux: celui‑ci est le premier ornement du chœur castalien [= le chœur des Muses]. Par l’âge, il est un Astyanax; par le savoir, un Nestor – ce savoir qui rend l’homme plus libre. Il est donc plus heureux que s’il labourait toute l’année de gras champs avec des centaines de bœufs.
Plus tard, Castellion raconte que son nom humaniste Castalio est né à Lyon, où quelqu’un l’aurait appelé par erreur ainsi. En raison de son lien avec la source des Muses, il aurait adopté ce nom avec enthousiasme dans son ardeur juvénile et s’en serait désormais servi. Et il ajoute:
Oui, j’ai même attesté ce même nom par les premières lettres des premiers vers de mon Prodromos [Castellion a donc composé un acrostiche], et c’est pour que mon orgueil soit encore plus connu de la postérité. Car j’étais – si cela plaît aux Muses – un poète et un tapageur des Muses (Musopatagus) d’une légèreté tout à fait grecque.
À présent, cependant, il dit rougir de cette présomption. Quelle que soit l’appréciation que l’on porte sur cette déclaration tardive, elle manifeste l’enthousiasme débordant de Castellion pour l’étude humaniste durant ces premières années. Dans l’édition d’Homère qu’il publia en 1561, on trouve un autre indice montrant qu’il s’était déjà consacré de manière approfondie à Homère à Lyon:
Attiré par la renommée du nom d’Homère et la culture de son éloquence, je me suis, il y a environ vingt‑deux ans, plongé dans sa lecture avec plus de soin qu’il ne fallait, alors que, offensé par la simplicité de l’Écriture sainte – bien que par ailleurs porté vers elle –, je m’en occupais plus mollement qu’il n’était convenable.
Cette indication renvoie à l’année 1539 et pourrait peut‑être être interprétée comme un indice que le Prodromos fut composé dès cette époque ou, du moins, que les bases de sa réalisation furent alors posées. Quoi qu’il en soit, sous l’influence de Calvin à Strasbourg, cet élan humaniste reçut une inflexion plus religieuse, comparable, par exemple, à ce qui advint au jeune Mélanchthon à Wittenberg. Castellion vise manifestement une rénovation de la poésie chrétienne dans l’esprit de la Réforme, par un retour aux sources grecques. Selon les indications du titre, le Prodromos peut servir à la fois à l’apprentissage de la langue et à la formation éthique. Son caractère de centon ne doit nullement être considéré comme un signe de manque de créativité; au contraire, dans ce contexte pédagogique, il acquiert une importance particulière, dans la mesure où Castellion offre ainsi à la fois une introduction à la langue homérique et un horizon d’interprétation chrétien pour une lecture approfondie d’Homère et d’Hésiode. Et il a effectivement atteint cet objectif, comme le montre la réception féconde de sa poésie chez Neander et d’autres.
Édition
L’édition vise à établir un texte légèrement normalisé, accompagné d’un apparat critique et d’un apparatus fontium. La normalisation comprend notamment l’usage de la majuscule pour les noms propres qui, dans le modèle suivi conformément à la tradition manuscrite, n’apparaissent qu’en minuscules, l’introduction de guillemets pour marquer le discours direct, ainsi que l’adaptation de la ponctuation. Ces ajustements ne sont pas signalés spécifiquement dans l’apparat. En revanche, celui-ci mentionne les corrections portant sur l’accentuation, l’aspiration et l’orthographe.
Le modèle présente de nombreuses incertitudes dans l’accentuation. Les irrégularités les plus fréquentes concernent notamment: μητήρ au lieu de μήτηρ (1,242.257.263.494 et ailleurs), ἤϋτε au lieu de ἠΰτε (1,84.155; 2,42, etc.), σιώπῃ au lieu de σιωπῇ (1,200.206.314, etc.), κέδνος au lieu de κεδνός (1,214.355.495; 3,94), σπεσσὶ γλαφύρεσσι au lieu de σπέσσι γλαφυροῖσι (2,18.317.353), ῥόη au lieu de ῥοή (2,127.178.243, etc.), ἔμεθεν au lieu de ἐμέθεν (2,130.235.306-307, etc.), οἴκια au lieu de οἰκία (1,50.290; 2,369), οὐράνοθεν au lieu de οὐρανόθεν (2,292.431), γυναίκων au lieu de γυναικῶν (1,106; 3,36), σκόλιος au lieu de σκολιός (3,87.95.99, etc.), Ἰωαννέω au lieu de Ἰωάννεω (3,226.285.332, etc.), ainsi que l’accentuation de l’infinitif: 2,108 (διαβάλλεμεν au lieu de διαβαλλέμεν), 109 (λάθεσθαι au lieu de λαθέσθαι).
C’est pour des raisons historiques que l’accent change dans le cas de οἴκονδε au lieu de οἶκόνδε (c’est déjà le cas dans l’édition aldine).
Conformément à l’usage de son époque, le modèle ne distingue pas entre ὡς («comme») et ὥς («ainsi»), mais emploie pour les deux la forme sans accent. De même, οἱ est utilisé indifféremment comme article et comme démonstratif.
On observe en outre des incertitudes dans l’aspiration, notamment: ἧμαρ au lieu de ἦμαρ (1,7.38.305.334, etc.), ἰκάνω au lieu de ἱκάνω (1,134.204), ἄζομαι au lieu de ἅζομαι (1,152.297.448, etc.), γενέτλη au lieu de γενέθλη (1,426; 2,76.291), θάρβησαν au lieu de τάρβησαν (2,222), ἰμείρομαι au lieu de ἱμείρομαι (2,420), ἀνδάνω au lieu de ἁνδάνω (3,325). Souvent aussi, l’assimilation de l’aspiration fait défaut (par exemple 1,3 τ’ ὡς au lieu de θ’ ὡς).
Sont écrits en un seul mot, contrairement à l’usage moderne, par exemple: τρίσμάκαρες au lieu de τρὶς μάκαρες (1,263), κακκεφαλῆς au lieu de κὰκ κεφαλῆς (2,179), κάδδε au lieu de κὰδ δὲ (2,183), ἄμφυτα au lieu de ἂμ φυτά (2,238).
Dans l’orthographe, on relève γγ au lieu de γκ, ainsi que ν au lieu du γ nasalisé: ἀλίγγιον au lieu de ἀλίγκιον (1,358), ἐνκοιμᾶτο au lieu de ἐγκοιμᾶτο (2,18); de même κ au lieu de χ: καλκῷ au lieu de χαλκῷ (2,84).
Enfin, on rencontre à plusieurs reprises une confusion entre les lettres ι, η et υ (itacisme): αἰσηητῆρι au lieu de αἰσυητῆρι (1,127), ἀδυνάων au lieu de ἀδινάων (2,42; 3,210), ὑπερφύαλοι au lieu de ὑπερφίαλοι (2,95), βαπτισθισόμενος au lieu de βαπτισθησόμενος (2,163), ἐπίτριμοι au lieu de ἐπήτριμοι (2,208).
Parmi les erreurs de lecture imputables au compositeur, on peut citer: ὀχθείρας au lieu de ὀχθήσας (1,28); ζαγρεῖν au lieu de θαρσεῖν (1,66); στίχες au lieu de τρίχες (1,131).
Les anomalies prosodiques sont nombreuses; elles ont été mentionnées plus haut et ne seront donc pas reprises ici une par une. Il convient de souligner une fois encore les nombreux vers acéphales (vers dont le début est court plutôt que long).
Certaines de ces particularités linguistiques et métriques du Prodromos semblent avoir déjà attiré l’attention d’un lecteur moderne de l’exemplaire conservé à la Bibliothèque universitaire de Bâle (cote Ba la 14:2), où des «irrégularités» ont été signalées par des marques au crayon.
Structure
Livre I
1-20 Proème avec acrostiche de Castellion
21-89 Dieu décide d’envoyer Jean comme précurseur du Christ et dépêche Gabriel auprès de Zacharie
90-196 Gabriel chez Zacharie dans le Temple; Zacharie accomplit son service en silence (~ Lc 1,5‑22)
197-238 Zacharie et Élisabeth; Élisabeth tombe enceinte (~ Lc 1,23‑25)
239-345 Marie rend visite à Élisabeth (~ Lc 1,26-27; 39‑55)
282-310 Cantique de Marie (Magnificat ~ Lc 1,46‑55)
346-490 Naissance et imposition du nom de Jean (~ Lc 1,56‑79)
359-381 Cantique des visiteurs
417-481 Cantique de Zacharie (~ Lc 1,67‑79)
491-510 Jean grandit et se retire dans le désert (~ Lc 1,80)
Livre II
1-8 Dieu confie à Jean la mission de baptiser les hommes (~ Lc 3,2)
9-36 Nourriture et vêtement de Jean (~ Mc 1,6; Mt 3,4); début de l’activité baptismale
37-160 Les hommes affluent en foule vers Jean
65-93 Sadducéens et Pharisiens (~ Mt 3,7‑10; Lc 3,7‑9)
94-116 Publicains et soldats (~ Lc 3,12‑14)
117-160 Jean nie être le Messie (~ Lc 3,15‑17)
161-229 Jésus reçoit le baptême de Jean (~ Mt 3,13‑17)
230-353 Témoignage de Jean sur Jésus (~ Jn 1,15‑34)
262-317 Interrogatoire par des envoyés (~ Jn 1,19‑27)
318-353 Jésus auprès de Jean (~ Jn 1,28‑34)
354-375 Deux disciples de Jean se rendent auprès de Jésus (~ Jn 1,35‑39)
376-453 Querelle des disciples au sujet de l’affluence vers Jésus et nouveau témoignage de Jean à son sujet (~ Jn 3,22‑36)
Livre III
1-9 Jean se rend dans la ville
10-19 Jean et Hérode
20-41 Hérode prend pour épouse Hérodiade, femme de son frère Philippe
42-124 Discours de reproche de Jean à Hérode
125-193 Sur l’instigation d’Hérodiade, Hérode fait emprisonner Jean (~ Mc 6,19-20; Mt 14,3‑5)
194-250 Jean envoie des disciples auprès de Jésus (~ Mt 11,2‑6)
251-287 Témoignage de Jésus sur Jean (~ Mt 11,7‑15)
288-399 Danse de Salomé lors de l’anniversaire d’Hérode et exécution de Jean (~ Mc 6,21‑29)
382-395 Discours moqueur d’Hérodiade adressé à la tête tranchée de Jean
397-399 Enterrement de Jean par ses disciples
Bibliographie
Amherdt, D./Giraud, Y. (éd.), Sébastien Castellion, Dialogues sacrés – Dialogi sacri (Premier Livre), Édition critique, Genève, Droz 2004.
Amherdt, D., «Les ‘Odae in Psalmos XL’ et l’églogue latine ‘Sirillus’ de Sébastien Castellion», dans Sébastien Castellion: des Écritures à l’écriture, éd. M.-C. Gomez-Géraud, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 239-256.
Castellion, S., Homeri Opera Graecolatina, quae quidem nunc extant, omnia […], Bâle, Brylinger, 1561.
Castellion, S., «Defensio. Ad authorem libri, cui titulus est Calumniae Nebulonis», dans Id., Dialogi IIII. De Praedestinatione, De Electione, De Libero Arbitrio, De Fide. Eiusdem Opuscula quaedam lectu dignissima, [Bâle], 1578.
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Voir Guggisberg (1997), p. 54.