Niklaus Zurkinden Lettre de Niklaus Zurkinden à Jean Calvin sur la mise à mort de Michel Servet et des hérétiques en général

Print Introduction: David Amherdt (deutsche Übersetzung: Clemens Schlip). Version: 17.09.2026

Date de composition: 10 février 1554.

Manuscrit autographe: Bibliothèque de Genève, Ms. lat. 114 (Lettres adressées à Jean Calvin et Théodore de Bèze, années 1545-1573), fol. 108vo-109vo.

Publication: Opera Calvini, vol. 15, Thesaurus epistolicus Calvinianus, vol. 6, éd. E. Cunitz et E. Reuss, Braunschweig, Schwetschke, 1876, n° 1904, col. 19-22.

Traductions partielles: Bähler (1912), p. 11-14 (allemand); Bonnet (1870), p. 99-100 (français); Buisson (1892), p. 352-354 (français); Gonzenbach (1876), p. 90-94 (allemand).

 

à Berne le 31 octobre 1506 d’une union illégitime, Niklaus Zurkinden fut élevé sous l’égide de Niklaus Schaller, secrétaire de la ville, qui lui assura une solide formation humaniste. Juriste et notaire, il occupa plusieurs charges importantes au service de l’État de Berne: administrateur de la seigneurie de Sumiswald (1532-1534), gouverneur de Bonmont (1537), bailli de Nyon (dès 1544), secrétaire des finances du Pays allemand (dès 1547), trésorier du Pays romand (dès 1551) et secrétaire de la ville de Berne (1561-1565). Commissaire général du Pays de Vaud de 1565 à 1572, il joua un rôle important dans l’administration des territoires soumis à Berne. Ce diplomate expérimenté représenta également sa ville dans les négociations avec la Savoie, qui aboutirent aux traités de Lausanne (1564) et de Thonon (1569). Humaniste érudit, féru d’histoire et de géographie, il voit son nom étroitement associé à la Chorographia de Berne ainsi qu’à la célèbre carte du territoire bernois publiée en 1578. Il mourut à Berne le 20 septembre 1588, âgé de 82 ans.

Zurkinden fut également un observateur attentif des controverses religieuses qui traversèrent l’Europe du XVIe siècle. Il entretint notamment une vaste correspondance avec Jean Calvin, Sébastien Castellion et Théodore de Bèze et échangea également quelques lettres avec Heinrich Bullinger et Celio Secondo Curione.

La lettre qu’il adressa à Jean Calvin le 10 février 1554, que nous publions ici, est particulièrement célèbre. Quelques mois auparavant, à Genève, Michel Servet, humaniste et théologien antitrinitaire, fut reconnu coupable d’hérésie et condamné par le Magistrat à être brûlé vif le 27 octobre 1553. L’événement provoqua une onde de choc dans les milieux réformés, car si certains estimaient les doctrines de Servet inadmissibles, d’autres s’interrogeaient sur la légitimité d’une condamnation à mort pour des raisons religieuses. Face aux critiques, Calvin publia, au début de l’année 1554, une Defensio orthodoxae fidei de Sacra Trinitate, destinée à réfuter les erreurs doctrinales de Servet et à justifier le droit du Magistrat de mettre à mort les hérétiques. C’est à la lecture de ce livre, qu’il reconnaît lui-même n’avoir eu le temps que de parcourir, que Zurkinden réagit. Sa lettre, rédigée moins de trois mois après l’exécution de Servet, constitue l’un des premiers témoignages critiques connus adressés à Calvin à la suite de cet événement.

Le but de Zurkinden n’est pas de défendre Servet: il qualifie ses doctrines d’erronées et déclare être profondément choqué par ses erreurs. Mais il refuse d’admettre que l’exécution constitue un remède adéquat aux dissensions religieuses: en particulier, il redoute de le voir appliqué à d’autres cas moins extrêmes. Son argumentation repose moins sur l’exégèse que sur l’expérience. Ce ne sont pas tant, écrit-il, les passages de l’Écriture invoqués dans ce débat qui le font réfléchir, que la mise à mort des anabaptistes dont il fut témoin en tant qu’homme d’État. L’image de deux femmes condamnées à mort pour leurs convictions religieuses demeura gravée dans sa mémoire et semble avoir nourri durablement sa méfiance envers les condamnations à mort pour des raisons religieuses. Zurkinden craint en outre que les magistrats ne sachent pas toujours distinguer les véritables destructeurs de la religion des personnes qui se trompent de bonne foi. Il se méfie de l’extension progressive des peines capitales à des erreurs doctrinales toujours plus nombreuses. Il souligne également l’inefficacité pratique des persécutions: quelques individus peuvent être supprimés, mais non des populations entières; de plus, l’exécution empêche toute possibilité de repentir futur. Enfin, il avertit que les réformés risquent de reproduire les violences qu’ils reprochent à l’Église romaine.

Il faut toutefois faire remarquer que Zurkinden ne réclame ni la liberté religieuse au sens moderne ni l’abolition de la peine capitale. Il admet que certains crimes méritent la mort et ne discute pas le verdict porté contre Servet: il combat avant tout l’extension de la peine de mort dans les questions de foi et l’illusion selon laquelle la vérité religieuse pourrait être défendue au moyen de la violence.

Dans les années suivantes, Zurkinden maintint ses positions, sans pour autant rompre avec Calvin et Bèze. Il entretint également des liens avec Sébastien Castellion, dont il partageait les réserves à l’égard de la persécution des hérétiques et dont il défendit plusieurs prises de position dans ce domaine.

La lettre du 10 février 1554 apparaît ainsi comme l’un des premiers témoignages de la résistance opposée par certains réformés à la légitimation de la peine de mort contre les hérétiques. Situé entre la défense calvinienne du supplice des hérétiques et les critiques que Castellion développera quelque temps plus tard, ce texte occupe une place importante dans l’histoire de la réflexion sur la tolérance religieuse au XVIe siècle.

 

Bibliographie

Bähler, E., «Nikolaus Zurkinden von Bern 1506-1588. Ein Lebensbild aus dem Jahrhundert der Reformation», Jahrbuch für Schweizerische Geschichte 36 (1911), p. 215-344 (partie 1) et 37 (1912), p. 1-100 (partie 2), p. 11-14 sur la lettre (avec traduction d’extraits en allemand).

Bonnet, J., «Troisième récit: Sébastien Castalion, ou la tolérance au XVIe siècle», dans Nouveaux récits du XVIe siècle, Paris, Grassart, 1870, p. 53-169; sur Zurkinden et sa lettre, voir p. 98-100 (avec parties traduites).

Buisson, F., Sébastien Castellion, sa vie et son œuvre (1515-1563). Étude sur les origines du protestantisme libéral, Paris, Hachette, 1892.

Calvin, J., Defensio orthodoxae fidei de sacra Trinitate contra prodigiosos errores Michaelis Serveti Hispani, Genève, R. Estienne, 1554.

Calvin, J., Defensio orthodoxae fidei de sacra Trinitate contra prodigiosos errores Michaelis Serveti Hispani, éd. J. Kleinstuber, Genève, Droz, 2009.

Dellsperger, R., Dubler, A.-M., «Niklaus Zurkinden», Dictionnaire historique de la Suisse, version online du 02.11.2021, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/010940/2021-11-02/.

Gonzenbach, A. de, «Nicolaus Zurkinden, bernischer Staatsschreiber, geboren 1506, gestorben 1588», Berner Taschenbuch, 26 (1876), p. 63-113 (online: https://doi.org/10.5169/seals-124155).

Guggisberg, K. «Johannes Calvin und Nikolaus Zurkinden. Glaubensautorität und Gewissensfreiheit», Zwingliana 6/7 (1937), p. 374-409.

Zahnd, U., «Tolerant Humanists? Nikolaus Zurkinden and the Debate between Calvin, Castellio, and Beza», dans Crossing Traditions: Essays on the Reformation and Intellectual History, éd. M.-C. Pitassi et D. Solfaroli Camillocii, Leyde et Boston, Brill, 2018, p. 370-385.

Zahnd, U., «Construire la Réforme du côté de Berne. Niklaus Zurkinden et sa traduction française du catéchisme bernois de 1551», dans La Construction internationale de la Réforme et l’espace romand à l’époque de Martin Luther, éd. D. Solfaroli et al., Paris, Garnier, 2021, p. 285-304.