Paganino Gaudenzi Liber de Iustinianaei seculi moribus nonnullis cum eiusdem dissertatione de successione foeminarum

Print Introduction: Clemens Schlip (traduction française: Kevin Bovier). Version: 08.09.2026

Date de composition: probablement peu de temps avant la première édition (1637).

Éditions: Paganini Gaudentii theol(ogi) et i(uris)c(onsulti) liber de Iustinianaei seculi moribus nonnullis cum eiusdem dissertatione de successione foeminarum, Florence, Amator Massa, 1637; réimpression (iuxta editionem Florentinam): Strasbourg, Johann Friedrich Spoor, 1654 (= édition utilisée ici); De Iustinianei seculi moribus nonnullis libri duo Paganini Gaudentii, theologi et iurisconsulti. Accedit de lege, quae feminas a successione repellit, exercitatio, Pieter de Hondt, La Haye, 1752.

 

Paganino Gaudenzi, un représentant de la Svizzera Italiana

Originaire de Poschiavo, Paganino Gaudenzi représente sur ce portail la Suisse italienne des Grisons, c’est-à-dire les quatre vallées du canton actuel des Grisons (Misox, Calanca, Bregaglia et Valposchiavo) dont la majorité de la population est italophone (environ 14 000 personnes aujourd’hui) et qui, avec le Tessin, constituent ce que l’on appelle la «Suisse italienne». Dans l’ensemble, l’italien était la langue maternelle d’un peu moins de 8 % de la population résidante suisse en 2014. Cette minorité linguistique de Suisse, malgré le statut constitutionnel de l’italien comme langue nationale et langue officielle, se plaint souvent d’une certaine marginalisation par rapport à l’allemand et au français, non sans raison. Sur le plan culturel, la Svizzera italiana a néanmoins développé un rayonnement international remarquable. Pour l’époque contemporaine, on rappellera notamment le sculpteur Alberto Giacometti (1901-1966) et l’architecte Mario Botta (*1943), figure majeure de l’architecture actuelle, sans même évoquer les grandes personnalités tessinoises des siècles passés, telles que les architectes baroques Carlo Maderno (1556-1629) et Francesco Borromini (1599-1667). Moins connu que ces figures illustres, Paganino Gaudenzi mérite pourtant toute notre attention, en tant que l’un des intellectuels les plus féconds qu’ait produits le territoire de l’actuelle Suisse aux XVIe et XVIIe siècles.

 

Vie et œuvre

Paganino Gaudenzi naquit à Poschiavo le 3 juin 1595, au sein d’une famille aisée de confession réformée. La famille Gaudenzi comptait toutefois également des membres catholiques: son cousin Bernardino de Gaudenzi, fils du capitaine Antonio de Gaudenzi au service de la monarchie espagnole (et, à ce titre, naturellement catholique de naissance), fit une remarquable carrière ecclésiastique dans le diocèse de Coire. Le val Poschiavo (Puschlav), dont Poschiavo demeure aujourd’hui encore le principal centre, s’était rallié en 1408 à la Ligue de la Maison-Dieu. Gaudenzi était donc originaire de l’État libre des Trois Ligues, constitué en 1524 et précurseur de l’actuel canton des Grisons, au sein duquel la Ligue de la Maison-Dieu, la Ligue grise et la Ligue des Dix-Juridictions s’étaient fédérées dans une union relativement lâche. La Ligue de la Maison-Dieu était alliée aux sept anciens cantons de la Confédération et disposait d’un siège à la Diète fédérale.

Après avoir fréquenté l’école de Poschiavo de 1602 à 1610, Paganino Gaudenzi poursuivit ses études dans les universités de Bâle (1610-1611) et de Tübingen (1612-1615), où il obtint en 1615 un doctorat en théologie et en droit. Son séjour à Bâle puis à Tübingen atteste à lui seul qu’il devait posséder une solide maîtrise de la langue allemande. Il entama sa carrière en 1616 comme pasteur de Poschiavo. Dès cette même année, ou au début de l’année suivante, il se convertit au catholicisme, ce qui lui valut un bref emprisonnement à Chiavenna en juillet 1617. En 1618, il séjourna à Mese (près de Chiavenna) et à Vicosoprano. En 1619, il gagna Rome, où il bénéficia du soutien du supérieur général des jésuites, Muzio Vitelleschi (1563-1645, général à partir de 1615), qui lui obtint une bourse pontificale accordée par le pape Paul V. Gaudenzi entra alors dans l’état ecclésiastique et reçut les ordres mineurs, mais non les ordres majeurs, se réservant ainsi la possibilité de se marier ultérieurement. Entre 1622 et 1623, il exerça, pour le compte de la Congrégation de la Propagation de la Foi (Propaganda Fide), une activité missionnaire catholique en Valteline, alors sous domination grisonne, sous la protection des troupes pontificales. Il y obtint la conversion de sa propre famille. Dans ce contexte, il publia en 1623 le traité De incertitudine Calvinianae doctrinae («De l’incertitude de la doctrine calviniste»). De retour à Rome, il envisagea pendant un temps le mariage au cas où aucune nouvelle perspective de carrière ne se présenterait dans les milieux ecclésiastiques. Il rejoignit l’Accademia degli Umoristi et noua des relations avec les Barberini, la famille du pape Urbain VIII, élu en 1623. Par ailleurs, il occupait depuis 1619 une charge d’enseignement de grec à l’université de la Sapienza de Rome.

En 1625-1626, Gaudenzi publia un De dogmatibus et ritibus veteris Ecclesiae. Haereticorum huius temporis et praesertim Calvinianorum testimonia («Des doctrines et des rites de l’Église ancienne. Témoignages des hérétiques de notre temps, et plus particulièrement des calvinistes»). Toutefois, cet ouvrage ne se limitait pas à une critique du protestantisme. Gaudenzi y défendait également certaines positions divergentes de celles du cardinal historien Cesare Baronio (Caesar Baronius, 1538-1607), dont les interprétations étaient alors considérées comme largement canoniques dans de vastes secteurs de l’Église catholique. Cette prise de position suscita des réserves dans les milieux romains. René Pintard résume l’affaire en ces termes:

«Paganino Gaudenzi semble avoir eu, au début tout au moins de ses travaux, les intentions les plus orthodoxes. Mais cette même curiosité pour l’histoire des premiers siècles de l’Église qui avait été l’occasion de sa rupture avec la Réforme, l’avait incliné peu à peu vers des jugements contraires à ceux que préconisaient les autorités romaines. Celles-ci ne juraient que par Baronius: Gaudenzi, étonné d’une docilité qu’il jugeait servile, avait d’abord refusé de mêler sa voix au concert des louanges; ensuite, s’enhardissant, il avait entrepris de réfuter sur certains points l’historien officiel.»

Un contemporain de Gaudenzi, l’érudit français Gabriel Naudé (1600-1653), a résumé de manière particulièrement éclairante la tension fondamentale qui traversa la vie intellectuelle de ce dernier: «Il est bon homme, franc, et un peu libre pour le païs où il est».

À partir de 1628 et jusqu’à sa mort, le 3 janvier 1649, Gaudenzi enseigna les humanités et l’histoire à l’université de Pise et, à partir de 1630, également le droit féodal en qualité de professeur extraordinaire, aux côtés du titulaire de la chaire. Il continua néanmoins à aspirer à des fonctions plus prestigieuses, notamment au sein du secrétariat pontifical ou dans les universités de Bologne, Padoue ou Milan, sans jamais parvenir à les obtenir. En Toscane, il fut admis à l’Accademia dei Disuniti. Célibataire et laïc, il correspondait à un type de savant alors relativement répandu en Italie. Le physicien Galilée, pour lequel Gaudenzi nourrissait une profonde admiration, en constitue un exemple comparable. Paradoxalement, l’un de ses amis était le théologien Agostino Oreggi (1577-1635), futur cardinal, qui joua le rôle d’accusateur lors du procès de Galilée.

Gaudenzi ne fut pas davantage à l’abri des démêlés au cours de cette phase de son existence. La Congrégation romaine de l’Index formula des critiques à l’encontre de certains de ses écrits philosophiques, en particulier le De philosophicis opinionibus veterum ecclesiae patrum (Pise, Amator Massa/Laurentius de Landis, 1644; «Des opinions philosophiques des anciens Pères de l’Église»), dans lequel il prêtait aux Pères de l’Église une conception de la liberté de pensée philosophique. Cette thèse est révélatrice de l’orientation intellectuelle de Gaudenzi, qui défendait l’autonomie de la philosophie et ne souhaitait pas voir l’exercice de la raison philosophique subordonné aux dogmes de la foi.

Son ouvrage Dell’origine delle guerre d’Italia ne put même pas être publié, vraisemblablement parce qu’il y portait un regard critique sur l’Interdit pontifical lancé contre Venise en 1606-1607 et y défendait une position hostile à l’Espagne. Par ailleurs, le fait qu’il louât, dans son traité De philosophiae apud Romanos initio et progressu (Pise, Amator Massa/Laurentius de Landis, 1643; «Du commencement et du progrès de la philosophie chez les Romains»), le philosophe romain épicurien Lucrèce suscita l’étonnement, voire la réprobation, de certains contemporains. En outre, à l’occasion du centenaire de la Compagnie de Jésus, célébré en 1639, il engagea une polémique publique avec la Societas Jesu. La publication de ce texte sous pseudonyme ne suffit d’ailleurs pas à dissimuler l’identité de son auteur. Converti du protestantisme réformé au catholicisme et impliqué dans une controverse avec l’ordre jésuite, Gaudenzi rappelle à certains égards son contemporain Caspar Schoppe (1576-1649), lui-même ancien luthérien devenu catholique. Toutefois, Gaudenzi se distingua par les vives critiques qu’il adressa à ce dernier, qu’il attaqua notamment en le présentant comme un disciple de Machiavel. Pour sa part, ses réflexions de théorie politique témoignent de l’influence exercée sur lui par le système politique fondé sur les libertés communales de sa patrie grisonne.

Gaudenzi entretenait de nombreux rapports avec des figures marquantes de la vie intellectuelle italienne, parmi lesquelles Alessandro Tassoni. Sa production poétique, abondante tant en italien qu’en latin, est aujourd’hui tombée dans un oubli que l’on peut juger mérité. Bien qu’il fût lui-même, en tant que poète italien, plutôt attaché aux idéaux classiques, il prit la défense de la poésie maniériste de Giambattista Marino (1569-1625). En 1635, il reçut à Florence la couronne poétique des mains de Scipione Capponi, président de l’Accademia dei Refritti. L’ampleur de son œuvre érudite lui a toutefois valu des reproches de superficialité, critique qui paraît fondée au regard même de l’extraordinaire abondance de sa production. Ainsi, l’historien de la littérature Girolamo Tiraboschi (1731-1794) écrivait en 1793 à son sujet: «appena meriti d’esser nominato in alcuno; perciocché volendo egli abbracciare ogni cosa, niuna ne strinse, e fu scrittore superficiale e leggero» («il mérite à peine d’être mentionné; car, voulant embrasser toutes choses, il n’en approfondit véritablement aucune, et demeura un écrivain superficiel et inconsistant»). Cette appréciation sévère n’a cependant pas empêché certains chercheurs de souligner l’étendue remarquable de son érudition et le caractère presque encyclopédique de son activité intellectuelle. Quoi qu’il en soit, son œuvre continue aujourd’hui d’attirer l’attention des historiens de la philosophie, notamment en raison de son interprétation originale de la pensée aristotélicienne, qui se distingue sensiblement de la lecture d’Aristote développée dans le cadre de la scolastique thomiste.

Dans une référence explicite à la célèbre épitaphe de Virgile, Gaudenzi résuma rétrospectivement son propre parcours de vie dans l’épitaphe qu’il composa pour lui-même, en ces termes:

Rhetia me genuit, docuit Germania, Roma

Detinuit, nunc audit Hetruria culta docentem.

 

La Rhétie m’a donné naissance, l’Allemagne m’a instruit; Rome m’a accueilli; à présent, c’est l’Étrurie savante qui m’écoute enseigner.

Le texte que nous présentons sur ce portail appartient à cette dernière période de sa vie évoquée dans l’épitaphe, lorsqu’il exerçait son activité d’enseignant à Pise, en Toscane, c’est-à-dire dans l’«Étrurie» des auteurs humanistes et érudits.

 

Le traité de Gaudenzi intitulé De Iustinianaei seculi moribus nonnullis cum eiusdem dissertatione de successione foeminarum

Nous présentons ici des extraits du traité de Gaudenzi consacré à l’époque de l’empereur byzantin Justinien Ier (482-565, empereur à partir de 527), qui fut le dernier souverain à parvenir à rétablir pour un temps le contrôle impérial sur d’importantes portions de l’ancien Empire romain d’Occident. À cette étude historique, Gaudenzi a adjoint une dissertation juridico-historique sur le droit successoral des femmes, que nous reproduisons intégralement. Le lien entre les deux textes tient au fait que, dans sa réflexion juridique, Gaudenzi se prononce contre une réforme législative de Justinien favorable aux droits successoraux des femmes. Cette publication associe ainsi ses compétences d’historien et de juriste. L’ouvrage De Iustinianaei seculi moribus nonnullis («De quelques mœurs de l’époque justinienne») est divisé en deux parties (partes) et comprend au total 80 chapitres de longueur relativement modeste (42 dans la première partie et 38 dans la seconde). L’auteur y aborde divers aspects de la vie sous le règne de Justinien, notamment sous les angles juridique, politique et théologique. Aucun principe d’organisation particulièrement rigoureux ne semble toutefois structurer l’ensemble de l’exposé. Les chapitres retenus pour notre sélection traitent des jeux du cirque et de leurs rapports avec la religion chrétienne devenue religion d’État, de la peine de crucifixion ainsi que de la production de la soie. Ils illustrent la remarquable diversité thématique de ce traité.

La Dissertatio de successione foeminarum («Dissertation sur le droit successoral des femmes») traite, en dix-sept chapitres, du droit successoral des femmes du point de vue du droit romain. Gaudenzi y rejette une réforme juridique introduite en son temps par Justinien qui, comme on le sait, a profondément marqué le droit européen par sa codification du droit romain dans le Corpus Iuris Civilis. Le contexte est le suivant. La lex Voconia, proposée en 169 av. J.-C. par Quintus Voconius Saxa et soutenue de manière décisive par Marcus Porcius Cato (Caton l’Ancien), prévoyait notamment que les citoyens appartenant à la première classe censitaire, c’est-à-dire disposant d’un patrimoine supérieur à 100'000 as, ne pouvaient plus instituer une femme comme héritière. Il existait toutefois de nombreuses possibilités juridiques permettant de contourner cette interdiction. En effet, si la lex Voconia rendait impossible l’institution d’une femme comme héritière testamentaire (heres), elle autorisait néanmoins le testateur à lui laisser par testament un legs d’une importance considérable, pourvu qu’elle ne reçût pas davantage que l’heres désigné dans le testament. Jusqu’à la moitié de l’ensemble de la succession, puis, après l’adoption de la lex Falcidia en 41 av. J.-C., jusqu’aux trois quarts de la succession, pouvaient ainsi être attribués sous forme de legs à d’autres personnes que l’héritier institué. De surcroît, la lex Voconia ne modifia d’abord en rien les règles de la succession légale en cas d’absence de testament (successio ab intestato). Ce n’est que plus tard que les femmes furent exclues de la succession légale à partir du troisième degré de parenté (tantes, nièces, etc.), afin de satisfaire à la logique de la lex Voconia (Voconiana ratione). Lorsqu’on souhaitait transmettre à une femme l’intégralité d’un patrimoine en dehors des voies testamentaires ou de la succession légale, il était possible de recourir au fidéicommis (fideicommissum), c’est-à-dire à une demande adressée oralement à l’héritier afin qu’il transmît l’héritage à un tiers, parfois une femme. Jusqu’à l’époque d’Auguste, cette solution présentait toutefois le risque que l’héritier ignorât simplement cette requête, puisqu’il n’était soumis à aucune obligation juridique de l’exécuter. Ce fut seulement sous le premier empereur romain que les fidéicommis bénéficièrent d’une protection judiciaire. Comme les fidéicommis se multiplièrent, mais conduisaient souvent les héritiers à répudier la succession en raison de leur caractère peu avantageux pour eux, ce qui entraînait également l’extinction du fidéicommis, la limitation applicable aux legs en vertu de la lex Papia fut étendue aux fidéicommis en l’an 70 apr. J.-C. L’héritier devait ainsi conserver au minimum la quarte falcidie (quarta Falcidia), tandis que l’ensemble des legs et autres attributions, notamment en faveur d’une ou de plusieurs femmes, ne pouvait excéder les trois quarts de la succession. Justinien mit un terme à ce système par la Novelle 118 de l’année 543, complétée cinq ans plus tard par la Novelle 127,1. Il remplaça alors le principe agnatique, fondé exclusivement sur la parenté par les mâles, par le principe cognatique de la parenté de sang. Il supprima également les distinctions entre hommes et femmes, entre personnes émancipées et non émancipées, ainsi qu’entre les différentes catégories de biens, meubles ou immeubles. Dans l’ordre successoral qu’il institua, il distingua trois catégories d’héritiers: les descendants, les ascendants et les collatéraux. Les ascendants comprenaient non seulement les ancêtres classés selon leur degré de proximité, mais également les frères et sœurs germains ainsi que leurs descendants. Les collatéraux étaient eux-mêmes répartis en trois sous-catégories: les frères et sœurs germains, les frères et sœurs consanguins ou utérins, puis les autres parents collatéraux, eux aussi hiérarchisés selon leur degré de parenté. Les ascendants n’étaient appelés à la succession qu’en l’absence de descendants, et les collatéraux seulement en l’absence d’ascendants. La réforme justinienne ne concernait toutefois pas le droit successoral des veuves. Celles-ci continuaient en principe à venir après l’ensemble des parents du défunt dans l’ordre successoral. Ce n’est que dans certaines situations exceptionnelles, notamment lorsqu’elles pouvaient prouver leur indigence, par exemple parce qu’elles étaient entrées dans le mariage sans dot et ne pouvaient donc prétendre à la restitution d’une dot, qu’elles bénéficiaient, concurremment avec les parents du défunt, d’un droit sur un quart de la succession. Conformément à la lex Falcidia, cette part était appelée la quarte falcidie ou encore le «quart de la veuve pauvre». Au demeurant, l’existence d’un véritable droit successoral légal du conjoint constitue un développement relativement récent de l’histoire du droit.

Gaudenzi s’élève contre l’égalité successorale entre hommes et femmes introduite par la réforme justinienne décrite ci-dessus et plaide en faveur de l’application stricte de la lex Voconia. Pour réfuter la réforme de Justinien, il mobilise un vaste arsenal argumentatif, dont l’un des plus importants apparaît dès le début de son traité (chapitres 1-2). Il commence en effet par exposer le régime successoral voulu par Dieu lui-même et révélé aux Israélites au temps de Moïse; s’appuyant sur l’autorité du Père de l’Église Origène, il soutient que cette législation conserve sa validité pour tous les temps (chapitre 4). Gaudenzi invoque également le droit féodal (chapitre 7), qui, soucieux de préserver l’intégrité des patrimoines fonciers, ne suivait naturellement pas les principes du droit successoral justinien. Par ailleurs, il cite de nombreuses législations de différents peuples, telles que la célèbre lex Salica, le droit des Anglo-Saxons ou encore celui des Lombards, qui ont toutes en commun de désavantager les femmes en matière successorale (chapitres 5-7). Selon lui, cette situation constitue donc indiscutablement un élément du ius gentium (chapitre 10). Cette inégalité est justifiée, à ses yeux, par la nécessité de protéger le patrimoine des familles aisées, fondement indispensable de la prospérité de l’État (chapitre 11). L’idée sous-jacente est que les biens hérités par une femme sortent nécessairement de la famille dont ils proviennent. D’autres arguments ne seront ici qu’évoqués. Ainsi, l’égalité des femmes en matière successorale serait contraire à la raison, dès lors que celles-ci, en tant que sexe réputé plus faible, se voient à juste titre imposer des restrictions dans d’autres domaines également (chapitre 12: exclusion des charges publiques, etc.). Gaudenzi affirme en outre que la réforme aurait été inspirée à Justinien par son épouse Théodora, qu’il décrit comme dominatrice et cupide (chapitre 14); il reprend ici des topoï largement répandus dans la critique de Justinien à la fin de l’Antiquité. Enfin, la lex Voconia ne saurait être injuste puisque, avant Justinien, aucun empereur, qu’il fût païen ou chrétien, n’avait jamais jugé nécessaire de la remettre en cause (chapitre 16). Même ce rapide échantillon d’arguments montre clairement que Gaudenzi attaque, sur plusieurs plans à la fois, une réglementation justinienne qui lui est profondément antipathique. Son objectif est manifestement de convaincre le lecteur, par tous les moyens à sa disposition, qu’il conviendrait d’en faire totalement abstraction.

La lecture de ce traité ne laisse pas de susciter un certain étonnement. Comme on l’a déjà indiqué plus haut, l’exclusion des femmes de l’héritage à l’époque antérieure à Justinien était, dans la pratique, beaucoup moins étendue que ne pourrait le laisser croire une lecture non critique de l’exposé de Gaudenzi, lequel ne tient guère compte des nombreuses possibilités de contournement évoquées précédemment. En outre, ainsi qu’il le relève lui-même dans la brève préface de ce traité, l’exclusion successorale des femmes était garantie dans de nombreuses régions d’Europe par des règles juridiques locales. Il cite d’ailleurs par la suite les droits germaniques et les droits municipaux italiens comme exemples de telles législations. Si l’on tient compte de ces éléments, la dissertation de Gaudenzi revêt au moins en partie le caractère d’une discussion quelque peu artificielle, voire d’un débat contre un adversaire largement imaginaire. Son véritable objectif semble toutefois moins résider dans la défense d’un régime juridique concret que dans l’affirmation d’un principe fondamental: selon lui, les femmes ne devraient pas hériter. Sa préoccupation pour la préservation des grands patrimoines familiaux et, plus largement, pour la prospérité de la communauté politique apparaît à cet égard de façon manifeste. Il est également significatif que, poussé par cette même préoccupation, Gaudenzi se prononce dans ce traité contre l’accumulation de biens entre les mains de personnes morales perpétuelles ou de la «mainmorte», telles que les collèges ou les couvents de religieuses. Cette position laisse entrevoir un certain potentiel de conflit avec certains milieux ecclésiastiques. Gaudenzi s’inscrit ici dans une tradition intellectuelle qui devait culminer aux XVIIIe et XIXe siècles avec la sécularisation d’une grande partie des biens ecclésiastiques.

Il n’est pas possible, dans l’état actuel des sources, de déterminer si une circonstance particulière a conduit Gaudenzi à s’intéresser à cette question. Il convient toutefois de rappeler que, dans une société dépourvue de systèmes publics de prévoyance vieillesse, ou de mécanismes étatiques de soutien aux personnes âgées, l’importance des successions était bien plus évidente à l’époque qu’elle ne l’est aujourd’hui. Dans les débats publics actuels, cette thématique est souvent soit passée sous silence, soit abordée sur un mode sentimental, alors même qu’il n’est un secret pour personne qu’une part non négligeable de la richesse des sociétés occidentales provient désormais non du travail, mais de la transmission héréditaire des patrimoines. En l’absence de mécanismes fiscaux suffisamment efficaces pour corriger les effets de très grandes fortunes héritées, cette évolution contribue à un accroissement des inégalités et à une polarisation croissante de la société. Dans cette perspective, il n’est guère surprenant qu’une question telle que le droit successoral ait pu revêtir, à l’époque de Gaudenzi, une importance intellectuelle, sociale et politique bien plus grande qu’aujourd’hui.

Quoi qu’il en soit, cette dissertatio avait également pour fonction de mettre en évidence l’érudition et la compétence scientifique de Gaudenzi, et cela constitue sans doute à lui seul un motif suffisant pour expliquer sa rédaction. À y regarder de plus près, nombre de publications scientifiques contemporaines ne répondent-elles pas elles aussi moins à un intérêt intrinsèque véritable ou aux besoins immédiats de leurs contemporains qu’au souci d’allonger la liste des publications de leurs auteurs?

Les paratextes de l’édition strasbourgeoise de 1654, sur laquelle repose notre présentation, indiquent que Samuel Hondius eut connaissance de l’ouvrage lors d’un séjour d’études en Italie, où il découvrit l’édition originale florentine de 1637, avant de l’emporter avec lui en Alsace. Johann Otto Tabor, membre de l’Académie de Strasbourg, veilla ensuite à sa publication dans cette ville afin de le rendre également accessible au public savant de langue allemande. Le libraire-imprimeur Johann Friedrich Spoor, chargé de cette entreprise, adressa la préface de l’ouvrage au juriste Joachimus Pompius. Cette édition montre que les réflexions de Gaudenzi, si douteuse que puisse paraître leur pertinence pratique, suscitaient manifestement un intérêt au-delà de l’Italie. Pour un public érudit de l’espace germanophone, elles représentaient à tout le moins un exercice théorique et une prise de position de principe en faveur de l’exclusion des femmes de la succession.

Les textes de Gaudenzi que nous avons retenus ici se situent en dehors des grandes controverses qui ont marqué son existence. Ils offrent néanmoins un aperçu révélateur de sa manière de travailler et témoignent de l’étendue de son savoir, de sa remarquable productivité intellectuelle et littéraire, ainsi que d’une érudition qui se dispersait peut-être sur un trop grand nombre de domaines.

Paganino Gaudenzi et l’imposante masse de ses écrits savants attendent encore une étude scientifique approfondie. Même si l’on voit en lui davantage un savant polymathe laborieux qu’un penseur véritablement original, les éclairages qu’une recherche plus poussée pourrait apporter sur l’histoire intellectuelle de son époque n’en demeurent pas moins considérables. La présente contribution se veut donc aussi un appel adressé au monde académique: il serait temps qu’il s’attelle enfin à cette tâche.

 

Bibliographie

Les textes du droit romain, y compris l’intégralité du Corpus Iuris Civilis, ont été mis à disposition en ligne par deux spécialistes de droit romain, rattachés respectivement à l’Université Grenoble Alpes et à l’Université Lomonossov de Moscou: Y. Lassard et A. Koptev, The Roman Law Library, disponible en ligne à l’adresse suivante: https://droitromain.univ-grenoble-alpes.fr/.

 

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