Henri Estienne Paratextes de l’édition d’Athénagoras et des Epigrammata Graeca selecta
Dates de composition: L’édition d’Athénagoras porte la date du 23 mai 1557 (épître dédicatoire). Les Epigrammata Graeca selecta ont été imprimés une première fois en janvier 1570, mais Estienne fut rattrapé par la censure genevoise en février; le 17 avril, il fut autorisé à imprimer le livre sans les épigrammes incriminées; le livre fut donc expurgé et réimprimé peu après, mais nous ignorons à quelle date exactement.
Éditions: Athénagoras, Ἀπολογία περὶ χριστιανῶν. Περὶ ἀναστάσεως νεκρῶν. Apologia pro christianis ad imperatores Antoninum et Commodum. Eiusdem De resurrectione mortuorum, uterque Graece et Latine, Genève, Estienne, 1557, p. 190; Epigrammata Graeca selecta ex Anthologia interpretata ad verbum et carmine, ab Henrico Stephano, quaedam et ab aliis; loci aliquot ab eodem annotationibus illustrati; eiusdem interpetationes centum et sex unius distichi, aliorum item quorundam epigrammatum variae, Genève, Estienne, 1570, fol. ¶iiro-¶ivvo; La France des humanistes: Henri II Estienne, éditeur et écrivain, éd. J. Céard, J. Kecskeméti, B. Boudou, H. Cazes, Turnhout, Brepols, 2003, p. 32-33 et 259-263 (textes latins et résumés en français).
Henri II Estienne (1531-1598) est issu d’une importante famille d’imprimeurs parisiens. Le grand-père, Henri Estienne (mort en 1520), exerçait à Paris. Le père, Robert Estienne (1503-1559), était même devenu l’imprimeur du roi pour l’hébreu, le latin et le grec; mais sa méthode d’approche des textes bibliques lui attira les foudres de la Sorbonne. Il se réfugia à Genève en 1550, se convertit à la Réforme et devint bourgeois de cette ville en 1556. Henri, deuxième du nom, était l’un de ses quatre fils: c’est lui qui hérita de l’imprimerie familiale.
Le jeune Henri se passionna très tôt pour le grec et apprit notamment la Médée d’Euripide par cœur. À 15 ans déjà, il collabora à l’édition de Denys d’Halicarnasse avec son père. En 1551, à Genève cette fois, il traduisit le catéchisme de Calvin, non pas en latin mais en grec ancien! Avant de reprendre l’imprimerie de son père, il fonda la sienne et fit paraître l’Eschyle de Piero Vettori, qui le qualifia d’eruditus ac diligens iuvenis. Il collaborait aussi avec son père comme correcteur et éditeur. On sait que, dès cette époque, il travailla assidûment sur le Thesaurus linguae Graecae, bien que celui-ci ne parût, dans la douleur, qu’en 1572.
En 1559 fut inaugurée l’Académie de Genève. Robert Estienne eut juste le temps d’en imprimer les Leges Academiae, en français L’ordre du Collège, avant de mourir. C’est sans doute en prévision de l’ouverture de cette Académie que les Estienne avaient imprimé en 1557 déjà plusieurs œuvres qui seraient ensuite commentées en cours, notamment celles de l’historien grec Appien.
Pendant dix ans, de 1558 à 1568, l’activité éditoriale d’Estienne fut soutenue par la riche famille des Fugger d’Augsbourg. L’un des principaux représentants de cette famille, Ulrich Fugger (1526-1584), étudia à l’université de Bourges dans les années 1540. Il s’intéressait de près aux manuscrits et aux livres imprimés. C’est probablement à cette période qu’il connut Henri Estienne, qui était encore en France. Tous deux se retrouvèrent ensuite en Italie et écumèrent les bibliothèques publiques et les collections privées à la recherche de textes anciens. Ce goût commun pour les livres les incita à s’associer dans le cadre de l’activité typographique d’Estienne à Genève. Ainsi, dès 1558, les publications d’Estienne continrent la mention Illustris viri Huldrichi Fuggeri typographus («imprimeur de l’illustre Ulrich Fugger»), d’après une convention qui faisait de Fugger le patron et mécène d’Estienne. De cette association, il résulta la parution d’une trentaine d’œuvres, parmi lesquelles des éditions d’auteurs antiques et des ouvrages de théologie. Les relations entre les deux associés connurent des hauts et des bas et le soutien de Fugger, en proie à des difficultés financières, cessa définitivement en 1568.
Durant cette période, Estienne eut des ennuis avec les autorités genevoises, notamment lors de la publication de son Apologie pour Hérodote en 1566. Tout d’abord, il omit de demander la permission au Conseil de Genève d’imprimer son ouvrage, qui contenait par ailleurs des propos vulgaires et problématiques à l’égard des princes (du moins du point de vue des autorités); ensuite, en 1567, pour dénoncer la parution récente d’une édition pirate de son Apologie, il publia un avertissement dans sa nouvelle édition, une nouvelle fois sans l’accord du Conseil; cette récidive lui valut la prison, puis un interrogatoire devant le Consistoire, qui déboucha sur une exclusion de la cène. Par-dessus le marché, dès que l’appui des Fugger lui eut été retiré, Estienne fut constamment à court d’argent, et ce jusqu’à la fin de sa vie. Enfin, les relations d’Henri Estienne avec ses frères François, Robert II et Charles, qui connurent tous une triste fin, étaient exécrables.
En dépit de ces nombreux problèmes, l’imprimerie d’Estienne était toujours en activité. On ne peut mentionner ici tous les ouvrages sortis de ses presses, mais on peut signaler parmi les œuvres grecques, outre le Thesaurus déjà mentionné, les Epigrammata Graeca selecta (1570) dont il sera question plus loin, les œuvres de Plutarque en treize volumes (1572) ou encore le Platon de 1578. Comme on le verra plus loin en abordant les Epigrammata Graeca, Estienne se heurta plusieurs fois à la censure genevoise à cause de ses publications, qui lui valurent amendes et emprisonnement.
Ces graves ennuis ne furent pas sans conséquence sur son état d’esprit. À partir des années 1580, Estienne s’absenta de plus en plus souvent de Genève, séjourna à Paris et voyagea dans les États allemands. Le Conseil de Genève exigea pourtant plusieurs fois son retour, notamment afin de pourvoir aux besoins de sa famille. Il négligeait également son imprimerie, au point que le Conseil décida de la remettre à son fils Paul en octobre 1597. Henri Estienne mourut à Lyon quelques mois plus tard. Dans son atelier genevois, il imprima quelque 150 volumes, dont un grand nombre de textes grecs. Il fut également un ardent promoteur de la langue française, comme le montrent son Apologie pour Hérodote, son Traité de la conformité du françois avec le grec, la Précellence ou encore les Deux dialogues du François italianizé.
Pour rendre compte de l’activité éditoriale d’Estienne, nous présentons ici les textes liminaires qu’il a écrits pour son édition d’Athénagoras (1557) et son recueil d’épigrammes tirées de l’Anthologie de Planude (1570).
On ne sait pas grand-chose d’Athénagoras, qui semble être originaire d’Athènes et se définit comme un «philosophe chrétien». Ayant peut-être dirigé une école platonisante, il était actif à la fin du règne de Marc Aurèle. De cet auteur méconnu, nous avons conservé deux œuvres: la Supplique au sujet des chrétiens et le traité Sur la résurrection des morts. La première, dont le titre en grec signifie «Ambassade» (Πρεσβεία), est une lettre ouverte adressée à l’empereur Marc Aurèle et à son fils Commode leur demandant de fournir une protection juridique aux chrétiens victimes des violences populaires. Le texte date de 176-178 environ. L’auteur y défend les chrétiens contre les accusations d’athéisme, d’anthropophagie et d’inceste. Le ton reste plutôt conciliant à l’égard de la religion païenne. Athénagoras ne cherche pas non plus à dévaloriser la culture grecque ou à revendiquer une supériorité du christianisme. Il applique à la doctrine chrétienne des notions bien connues de la philosophie, comme la providence ou l’immortalité de l’âme. Le Christ n’est pas mentionné. Ces éléments laissent penser qu’Athénagoras s’adressait à un public païen. Le traité Sur la résurrection des morts, qui date de la fin du IIe siècle, défend la résurrection charnelle. Là encore, Athénagoras utilise des arguments communs aux écoles philosophiques de son époque et s’appuie assez peu sur les Écritures. La seconde partie du traité reprend par exemple les catégories aristotéliciennes (cause, nature, destinée, finalité). Les adversaires visés sont difficiles à identifier, peut-être des platonisants ou des gnostiques.
Ces textes d’Athénagoras figurent parmi les premières œuvres qu’Estienne imprima à Genève, en 1557. Un passage de L’Ordre du Collège laisse penser que cet auteur avait sa place dans le programme de l’Académie en tant que «philosophe Chrestien»:
Que le Professeur Grec le matin entre après l’Hebrieu et expose quelque livre de Philosophie qui concerne les meurs. Le livre sera d’Aristote, ou Platon, ou Plutarque, ou de quelque philosophe Chrestien.
Le volume publié par Estienne contient les deux œuvres en grec d’Athénagoras ainsi que leur traduction en latin réalisée, pour la Supplique au sujet des chrétiens, par l’humaniste zurichois Conrad Gessner et, pour le Sur la résurrection des morts, par le dédicataire Petrus Nannius ou Nannink (1496-1557), professeur au Collegium Trilingue de Louvain.
Dans l’épître dédicatoire, Estienne se remémore un séjour à Louvain, sept ans auparavant. Il y avait fait la connaissance de Nannius, qui cherchait désespérément des manuscrits d’Athénagoras. Estienne a fini par en trouver plusieurs, dont un dans la bibliothèque du roi de France à Fontainebleau et un autre à Rome, grâce au bibliothécaire de la Vaticane Guglielmo Sirleto (1514-1585). Estienne affirme avoir publié le texte sans trop y toucher et relégué ses conjectures sur les deux discours à la fin du volume; celles de Gessner sur la Supplique sont placées après la traduction latine de cette œuvre. Cette approche conservatrice de l’édition de texte ainsi que le rejet de la discussion philologique dans le commentaire sont typiques de la manière humaniste de traiter les textes anciens. Cette épître dédicatoire illustre bien l’engouement des humanistes pour les manuscrits ainsi que l’importance des contacts entre savants de la République des Lettres pour pouvoir accéder à ces témoins.
Les Epigrammata Graeca selecta ex Anthologia ont été imprimés plus tard, en 1570. C’est une sélection de 260 épigrammes grecques tirées de l’édition de 1566 de L’Anthologia Planudea. Chaque épigramme est suivie d’une traduction latine en prose et d’une ou plusieurs traductions en vers réalisées par Estienne, puis d’une traduction en vers de Paul Melissus Schedius et enfin de traductions empruntées à d’autres auteurs.
Dans l’épître dédicatoire au comte de Solms-Sonnewalde, Estienne affirme que ses traductions ont été faites lors de séjours à la campagne, notamment chez son dédicataire, et qu’il a composé la plupart de ses propres épigrammes en chevauchant! Il sait que son choix d’épigrammes ne fera pas l’unanimité: il a par exemple exclu celles de Palladas, qu’Érasme appréciait particulièrement.
Dans son avis au lecteur, il vante la fidélité de ses traductions et de celles de Melissus tout en critiquant longuement celles des autres humanistes, exemples à l’appui. Il espère toucher un jeune public désireux d’étudier la poésie (iuvenes poetices studiosos), ce qui explique la profusion de traductions latines qu’il a ajoutées et qui doivent aider à la lecture du grec. Sur le modèle des premiers traducteurs italiens, Estienne réalise différentes versions d’une même épigramme, mais il est le premier à produire 106 versions différentes du dernier poème. Un but pédagogique peut être décelé aussi dans le choix des épigrammes, puisque tout ce qui est contraire à la morale est exclu et qu’il y a peu d’épigrammes amoureuses.
Les Epigrammata valurent à Estienne d’être emprisonné, car il avait omis de demander au Conseil de Genève l’autorisation de les publier. Or, Estienne avait ajouté aux épigrammes antiques quelques pièces de son cru, dont certaines déplurent aux autorités. Il lui fut notamment reproché d’avoir inséré une épigramme contre l’imprimeur Jean Crespin. Les épigrammes incriminées furent retirées et ne figurent donc pas dans les exemplaires imprimés.
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