Celio Secondo Curione Prémonitions de la mort de Jean Oporin
Date de composition: terminus ad quem: publication de l’Oratio de ortu, vita et obitu […] Oporini en 1569 (l’épître dédicatoire est datée du 12 mars).
Édition: Mortis Ioannis Oporini praesagia Coelius II Curio observavit et scripsit, dans Oratio de ortu, vita et obitu Ioannis Oporini Basiliensis, typographicorum Germaniae principis, recitata in Argentinensi Academia ab Ioanne Henrico Hainzelio Augustano, authore Andrea Iocisco Silesio, ethicorum in eadem Academia professore. Adiunximus librorum per Ioannem Oporinum excusorum catalogum, Strasbourg, Theodor Rihel, 1569, fol. Cvro-Cvivo.
Né en 1503 à Ciriè, près de Turin, dans une famille noble piémontaise, Celio Secondo Curione se forme à Turin, où il étudie les lettres et le droit, tout en découvrant les écrits de Luther, Zwingli et Melanchthon. Il est arrêté et persécuté pour ses sympathies envers la Réforme. Entre 1536 et 1539, il enseigne à Pavie, qu’il doit quitter en raison de pressions de l’Inquisition. Ses pérégrinations le conduisent à Venise, Ferrare et Lucques, où il fréquente les cercles évangéliques italiens (Pierre Martyr Vermigli, Girolamo Zanchi). En 1542, il se réfugie en Suisse, d’abord à Lausanne comme praefectus studiorum, puis à Bâle (1547), où il occupe pendant vingt-trois ans la chaire de rhétorique à l’université.
Figure centrale des exilés italiens et proche des grands imprimeurs (Oporin, Froben, Perna), Curione joue un rôle majeur dans la diffusion des idées humanistes et réformées. Sa pensée religieuse, marquée par la tolérance, s’exprime dans des écrits de controverses tels que Pro vera et antiqua Ecclesiae Christi autoritate et De amplitudine beati regni Dei (1554). Auteur prolifique, il compose des discours humanistes (De ingenuis artibus, De liberis pie educandis), des dialogues satiriques (Pasquillus extaticus, Probus), et des traités pédagogiques (Schola sive de perfecto grammatico, 1555). Il édite et commente Cicéron, Sénèque, Plaute, Aristote, et traduit en latin l’Historia de Guicciardini (1566), contribuant ainsi à la circulation des classiques et des historiens italiens en Europe.
Entre 1564 et 1567, Curione est éprouvé par la perte de cinq de ses six enfants. Il meurt à Bâle le 24 novembre 1569, laissant l’image d’un humaniste engagé, conciliant érudition philologique et préoccupations religieuses.
Nous présentons ici un texte singulier : les «Présages de la mort de Jean Oporin observés et mis par écrit par Celio Secondo Curione », bref récit d’une conversation sur la mort entre l’humaniste et son ami imprimeur, quelques mois avant le décès de ce dernier. Ce texte s’insère dans un ouvrage composé en hommage à Oporin, dont la pièce maîtresse est une Oratio de ortu, vita et obitu […] Oporini […] recitata in Argentinensi Academia ab Ioanne Henrico Hainzelio Augustano, authore Andrea Iocisco Silesio, ethicorum in eadem Academia professore, rédigée par Andreas Iociscus, personnage dont on ne sait guère plus que ce que révèle le titre, à savoir qu’il est originaire de Silésie et professeur d’éthique à Strasbourg. Le discours fut prononcé à l’Académie de Strasbourg par «l’Augsbourgeois Hans Heinrich Hainzel» (ou Haintzel). Il retrace la naissance et les origines de l’imprimeur, sa jeunesse et ses études, sa rencontre avec Paracelse, sa vie privée, sa carrière d’imprimeur, son caractère, sa mort et son héritage. Le discours est précédé d’une épître dédicatoire adressée le 12 mars 1569 par Andreas Iociscus à Johannes Crato von Crafftheim, «conseiller et médecin personnel de Maximilien II», et suivi de notre texte, puis d’un catalogue des ouvrages imprimés par Oporin, ainsi que d’une vingtaine de poèmes latins et grecs composés par divers amis et connaissances du défunt.
Le récit de Curione que nous publions ici, bien que bref et marginal dans son œuvre, présente un intérêt particulier. Il offre un aperçu rare de la dimension intime et spirituelle d’un humaniste surtout connu pour ses écrits polémiques et ses travaux philologiques. À travers cette conversation avec Oporin, se dessine une réflexion personnelle sur la mort, nourrie par l’expérience tragique des pertes familiales et par une vision chrétienne empreinte de sérénité: la mort est la ianua vitae, «la porte de la vie», de la vraie vie, la vie éternelle, expression fréquente dans les épitaphes chrétiennes, notamment médiévales. Ce texte met en lumière non seulement la relation profonde entre Curione et son ami imprimeur, mais aussi la manière dont les élites intellectuelles de la Réforme abordaient la finitude humaine dans un siècle marqué par les guerres et les persécutions.
Bibliographie
Biondi, A., «Curione, Celio Secondo», Dizionario biografico degli Italiani 31 (1985), version online,https://www.treccani.it/enciclopedia/celio-secondo-curione_(Dizionario-Biografico)/.
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Kutter, M., Celio Secondo Curione: sein Leben und sein Werk (1503-1569), Bâle, Helbing und Lichtenhahn, 1955.
Steinmann, M., Johannes Oporinus: ein Basler Buchdrucker um die Mitte des 16. Jahrhunderts, Bâle, Helbing und Lichtenhahn, 1966.