Johann Heinrich Ulrich À propos de la nouvelle bibliothèque de Zurich
Date de composition: l’ouvrage a été rédigé en 1629, peu après la création de la Société de la bibliothèque municipale (pour plus de détails, voir l’introduction ci-dessous).
Édition: Johann Heinrich Ulrich, Bibliotheca nova Tigurinorum publico-privata selectiorum variarum linguarum, artium et scientiarum librorum ex liberalitate et munificentia bonorum utriusque, tam politici quam ecclesiastici ordinis in usum reipublicae literariae collecta Deo, patriae, amicis sacra – Das ist Newe Bibliothec, welche gmein und eigen einer ehrlichen Burgerschafft der loblichen Statt Zürych der besten unnd ausserleßnisten Büchern von allerhand gattung notw. Sprachen und freyen Künsten angestelt und zusammgebracht. Auß freyer Steur und ehren Vergabungen guter Herren und Freunden Geistl(ichen) und Weltl(ichen) Stands. Dem gemeinen Studierwesen zu Diensten und hiemit Gott vorab zu ehren, dem Vaterland und guten Freunden zu sonderm nutzen geeignet, [Zurich, s. n.], 1629.
Contexte: la bibliothèque municipale de Zurich et son histoire
Le 6 février 1629, les jeunes Johann Balthasar Keller (1605-1665), son frère Felix Keller (1607-1637), Hans Heinrich Müller, Johann Ulrich Ulrich (1606-1670) et Johann Heinrich Ulrich (1575-1630), professeur de grec à la Haute École de Zurich, tous citoyens de Zurich, fondèrent la Société de la bibliothèque municipale, sur le modèle de celles qu’ils avaient pu voir lors de leurs voyages à l’étranger. L’idée venait de Hans Heinrich Müller, qui fut considéré comme le véritable fondateur de la bibliothèque. L’objectif commun des cinq hommes était de mettre à la disposition de la bourgeoisie cultivée une bibliothèque scientifique accessible au public. La bibliothèque du Collegium Carolinum, le chapitre des chanoines transformé en haute école par Zwingli en 1525, ne répondait pas à cette exigence. Johann Heinrich Ulrich exprima sa reconnaissance envers ses jeunes amis dans une lettre rédigée en latin, qu’il publia ultérieurement dans une version révisée et enrichie, accompagnée d’une traduction allemande, sous le titre Bibliotheca nova Tigurinorum publico-privata. Par cette publication, il espérait susciter l’adhésion des autorités politiques et religieuses de Zurich, ainsi que l’intérêt du public cultivé de la ville pour cette initiative. Cet écrit est le véritable sujet de cette présentation; il sera examiné plus en détail ci-dessous. Il suffit de noter ici que nombre de Zurichois se joignirent à l’entreprise et la soutinrent par des dons d’argent et de livres. La nouvelle bibliothèque était initialement à la disposition des membres de la société dans l’appartement d’Ulrich, puis, après sa mort en 1630, dans d’autres locaux privés. Ces derniers s’étant avérés trop exigus, la ville mit à la disposition de la bibliothèque, à la suite d’une demande formulée en 1631, la Wasserkirche (aujourd’hui sur la rive droite de la Limmat, à l’époque encore sur une île de la Limmat), qui, depuis la Réforme, était utilisée comme entrepôt. En 1634, après les travaux de transformation nécessaires, la bibliothèque put y être inaugurée. En 1796, elle fut étendue au Helmhaus adjacent, puis en 1861 à la Wasserhaus. Les membres venaient emprunter les livres qu’ils souhaitaient emporter chez eux; il n’y avait pas de salles de lecture sur place. Le premier règlement de la bibliothèque stipulait que l’établissement devait être dirigé par un président, tandis qu’un secrétaire était chargé de la correspondance. Deux bibliothécaires se relayaient pour assurer le fonctionnement de la bibliothèque; ils consignaient par écrit les emprunts et en demandaient la restitution après trois mois. La bibliothèque était ouverte le dimanche après le sermon du soir et le jeudi après-midi; les Zurichois et les étrangers présents à Zurich pouvaient emprunter des livres, moyennant le paiement d’une redevance. Les autres dispositions de ce règlement (telles que l’obligation de rembourser les ouvrages empruntés en cas de perte ou de détérioration), ne diffèrent guère des pratiques en vigueur dans les bibliothèques contemporaines. Elles ne retiennent donc pas notre attention ici, pas plus que les modifications apportées ultérieurement. Il est intéressant de noter en revanche que la bibliothèque servait également de cabinet d’art et de curiosités (en quelque sorte de musée) et possédait des spécimens naturels, des peintures, des pièces de monnaie, des antiquités et des instruments scientifiques (dont la plupart furent transférés en 1889/90 au Musée national qui venait d’être fondé). Après la fondation de l’université de Zurich en 1833, des désaccords se firent jour, car la société rendait très difficile l’accès à ses collections de livres aux universitaires et aux étudiants non originaires de Zurich (c’est-à-dire la plupart d’entre eux). En réaction, la bibliothèque cantonale fut finalement fondée en 1835. Vers la fin du XIXe siècle, le manque d’espace, qui se faisait sentir tant dans l’ancienne bibliothèque municipale de la Wasserkirche que dans la nouvelle bibliothèque cantonale, conduisit, après de longs travaux de planification, à la création en 1914 et à l’ouverture en 1917 de la Zentralbibliothek de Zurich, qui regroupa les fonds de ces deux grandes bibliothèques ainsi que d’autres bibliothèques zurichoises plus petites (comme la bibliothèque de la Société des sciences naturelles). Dans la Wasserkirche, qui retrouva ensuite sa fonction d’église et est aujourd’hui utilisée par l’Église réformée comme «lieu de culte et de culture», presque rien ne rappelle son rôle séculaire de bibliothèque.
L’ouvrage de Johann Ulrich intitulé Bibliotheca nova Tigurinorum publico-privata
En 1629, Johann Heinrich Ulrich, l’un des quatre fondateurs de la Société de la bibliothèque municipale, accompagna cette initiative d’un écrit bilingue (latin-allemand) dans lequel il en expose les fondements et les justifications. Il dédie son ouvrage non seulement aux autorités politiques et religieuses de Zurich, mais également, de manière plus large, à l’ensemble des lettrés (la gens literata) de la ville et des campagnes environnantes, dont l’engagement dans la pratique savante (respublica literaria) est susceptible de susciter intérêt et appui (p. 2).
Il ouvre son exposé par une célébration de la vertu et de la sagesse (virtus et sapientia), observant que les hommes sont incités à les poursuivre sous l’effet de l’attrait de la gloire (gloria; p. 3-7). Pour les érudits, cependant, sans bibliothèques, il n’y a aucune perspective de gloire durable, car c’est dans leurs catalogues que leur mémoire reste vivante (p. 8). Ulrich démontre ensuite le rôle important que les bibliothèques, les livres et leur promotion ont toujours joué (p. 8-15). Il s’appuie pour cela sur une multitude d’exemples historiques et de citations tirés de l’histoire intellectuelle européenne; ces exemples constituent d’ailleurs une partie importante de son argumentation. Il passe ensuite en revue une série d’objections possibles à une telle promotion des bibliothèques publiques et les réfute une à une (p. 15-34). Il cite ensuite à nouveau les raisons positives qui ont conduit à la promotion constante des bibliothèques et insiste particulièrement sur l’importance des connaissances historiques. Là encore, il ne manque pas de citer de nombreux exemples tirés de l’histoire intellectuelle (p. 34-58). L’un de ses arguments est que la création de nouvelles bibliothèques peut compenser les pertes causées par la disparition d’autres bibliothèques: Alexandrie en est un exemple (p. 54), mais aussi les pertes récentes de bibliothèques réformées dues à la guerre et aux persécutions (guerre de Trente Ans, etc.), comme le transfert de la Bibliotheca Palatina de Heidelberg à Rome par les troupes de Tilly (p. 60: il qualifie Rome de septimontium lupanar, «un bordel sur sept collines»). L’orientation anticatholique, déjà évidente ici, se renforce encore lorsqu’il justifie la nécessité des bibliothèques réformées publiques et privées par l’interdiction catholique des livres protestants (p. 62-70), dans laquelle il voit une preuve que les catholiques ne peuvent venir à bout de la Réforme par des arguments, mais seulement par la force (en particulier p. 67-68). Dans ce contexte, il déplore également le fait qu’il existe chez nous en Allemagne (p. 69: nostrae Germaniae) des auteurs voulant restreindre les droits de l’empereur au profit du pape (ce qui montre à quel point il faut se méfier des projections idéologiques rétrospectives qui affirment une conscience helvétique distincte de l’Empire depuis la guerre de Souabe). Il aborde en détail la pratique de la censure catholique de la littérature, qui se traduit non seulement par des interdictions, mais aussi par des éditions expurgées; même les Pères de l’Église n’y échappaient pas (p. 69-73). Les ennemis catholiques des livres s’en prenaient toutefois avec plus de virulence aux auteurs vivants. Les auteurs réformés étaient diffamés même lorsqu’ils n’écrivaient pas sur des thèmes religieux. Parfois, ces livres étaient privés du nom correct de leur auteur et diffusés sous un autre nom (p. 73-75). Il énumère une série d’ouvrages historiques et de textes historiques du Moyen Âge qui déplaisaient aux censeurs papistes et que ceux-ci tentaient de supprimer (par exemple les lettres de Frédéric II) parce qu’ils contredisaient les fantasmes de toute-puissance papale. Il rejette l’argument des papistes selon lequel ces mesures visaient à protéger l’autorité de l’État, car il existait suffisamment d’auteurs papistes qui sapaient l’autorité légitime des princes et des rois au profit du pape. Le fait que des auteurs «obscènes» tels que le casuiste jésuite Sanchez échappent à la censure catholique montre également l’hypocrisie de cette dernière (p. 81). Cette censure trahit la faiblesse et l’insécurité intérieures des catholiques. Mais malgré la haine des papistes, qu’il continue de mettre en lumière, Ulrich est convaincu que leurs agissements seront réduits à néant (p. 81-90). Il déplore néanmoins la situation des protestants qui doivent encore vivre sous la domination catholique. Il critique l’interdiction catholique de la Bible et en particulier la situation en Espagne et en Italie (p. 91-96). Tout cela prouve pour lui la nécessité des bibliothèques réformées (p. 96-101), et il examine la question de savoir comment une bibliothèque doit être organisée (p. 102-103). Il énumère ensuite à nouveau divers avantages des bibliothèques, qu’il étaye par des exemples historiques (p. 103-111). Il termine par une prière à Dieu: que celui-ci accorde sa bénédiction à la bibliothèque nouvellement fondée et préserve la patrie de tous les dangers de toute nature (spirituels, militaires, etc.).
Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est l’importance considérable accordée au conflit confessionnel dans l’argumentation. La bibliothèque apparaît comme une arme intellectuelle indispensable contre le catholicisme, perçu comme une menace considérable, avec ses divers mécanismes de défense anti-réformateurs. Ulrich n’aurait pas placé cet aspect au centre de son ouvrage s’il n’avait pas compté sur un large soutien de la part de son public cible.
Nous ne présentons toutefois pas sur notre portail les passages polémiques, mais la première grande partie de l’ouvrage d’Ulrich (p. 1-36): l’éloge des bibliothèques et leur défense contre d’éventuelles objections. Les nombreuses sources dont Ulrich tire les citations et les exemples historiques qu’il utilise pour illustrer les différents points de vue, mais surtout le sien, sont indiquées dans l’Apparatus fontium du texte latin ainsi que dans les notes de la traduction allemande. On ignore toutefois si Ulrich a réellement utilisé dans tous les cas la source primaire trouvée ou s’il a également eu recours à des ouvrages secondaires issus des nombreux ouvrages de compilation de son époque. Cette dernière hypothèse est la plus probable compte tenu de la méthode de travail habituelle des auteurs du début de l’époque moderne. Si, par exemple, une anecdote sur l’amour des livres du roi Robert de Sicile, accompagnée d’une citation attribuée à ce dernier, peut être reprise mot pour mot du Rerum memorandarum liber de Pétrarque, cela ne signifie pas pour autant qu’Ulrich l’ait directement empruntée à cette source – bien que cette possibilité ne puisse être exclue. En revanche, pour les citations d’un auteur scolaire classique comme Horace, on peut plutôt supposer qu’Ulrich avait les passages en question en mémoire. Quoi qu’il en soit, ces nombreux exemples et citations illustrent la solide érudition et le vaste horizon intellectuel d’Ulrich, qui faisaient de lui un auteur tout désigné pour un ouvrage tel que la Bibliotheca nova.
Pour conclure, nous renvoyons à un autre texte publié sur ce portail, qui traite de la création d’une nouvelle bibliothèque dans la Suisse réformée quelques décennies plus tôt: l’élégie de Johannes Rhellicanus sur la bibliothèque bernoise fondée entre 1528 et 1535.
Bibliographie
Baertschi, C., «Ulrich (ZH)», Dictionnaire historique de la Suisse, version online du 25.01.2013, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/023846/2013-01-25/.
Barth, R., «Bibliothèques», Dictionnaire historique de la Suisse, version online du 02.07.2014, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/011299/2014-07-02/.
Mathys, R., Stadtbibliothek – Zentralbibliothek Zürich 1629-1979, Zurich, Zentralbibliothek Zürich, 1979.
Nievergelt, D./Schneider, J. E., Wasserkirche und Helmhaus in Zürich, Berne, Gesellschaft für Schweizerische Kunstgeschichte, 2003.
Senser, C., Die Bibliotheken der Schweiz, Wiesbaden, Dr. Ludwig Reichert, 1991.
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