Conrad Grebel Itinéraire épistolaire d’un humaniste devenu anabaptiste
À Zurich, le 21 janvier 1525, Conrad Grebel (1498-1526) effectua le premier baptême d’adulte, donnant ainsi naissance au mouvement anabaptiste, issu de la Réforme zwinglienne. Le 500e anniversaire de cet événement constitue une excellente occasion de nous intéresser de près à cet humaniste atypique dont la vie fut brève et mouvementée. Pour représenter les différentes étapes de son parcours allant de l’humanisme à l’anabaptisme, nous présentons ici six lettres qu’il a écrites à ses proches, Ulrich Zwingli, Oswald Myconius et Joachim Vadian, qui finiront tous par devenir ses adversaires. Ces lettres couvrent la période qui va de la période de ses études à son engagement total en faveur de l’anabaptisme en 1525.
La famille Grebel
Conrad Grebel vient d’une famille de Junker (en français donzels) devenue bourgeoise de Zurich à la fin du XIVe siècle. Les lignées de cette famille patricienne donnèrent des baillis, des représentants de corporations et des membres du Petit Conseil. Le père de Conrad, Jacob Grebel, était un Junker impliqué dans le négoce du fer. Représentant de la corporation de la Konstaffel au Petit Conseil, il fut aussi bailli et délégué à la Diète. La mère de Conrad, Dorothea Fries, était la fille de Johannes Fries, chancelier et landamman d’Uri. Conrad était le troisième enfant d’une fratrie qui comptait quatre filles et deux garçons. Il grandit dans le château de Grüningen, où son père fut bailli de 1499 à 1511. Le jeune Conrad fut envoyé à l’école latine à Zurich de 1508 à 1514, avant de quitter sa patrie pour poursuivre ses études.
Une jeunesse turbulente et des études inachevées
À l’automne 1514, Grebel s’inscrivit à l’université de Bâle et logea dans l’internat du jeune humaniste glaronnais Henri Glaréan. Il suivit probablement ses leçons privées et en garda, presque trois ans après, un excellent souvenir (lettre no 1): «[Glaréan] donne une solide instruction et remplit tous les devoirs d’un maître cultivé, bienveillant et consciencieux». Malheureusement, Glaréan ferma son internat au début de l’année 1515 et partit pour l’Italie. Grebel rejoignit alors à l’université de Vienne le Saint-Gallois Joachim Vadian, qui y était professeur depuis 1511/1512 et en fut le recteur en 1516-1517.
La lettre no 1, la première de Grebel que nous ayons conservée, date de cette période. C’est une réponse à une lettre (perdue) d’Ulrich Zwingli, alors curé d’Einsiedeln, adressée à Conrad et à son cousin Johann Leopold. Zwingli avait en effet pour habitude d’écrire des lettres d’encouragement aux jeunes étudiants suisses. La réponse de Grebel exprime le respect et l’admiration du jeune homme pour Zwingli. Le jeune étudiant traite de sujets typiquement humanistes, tels que les derniers ouvrages publiés ou à paraître. Il évoque aussi ses études et son maître Vadian, hélas trop accaparé par ses propres études de médecine et ses projets humanistes pour s’occuper de ses étudiants. Grebel aimerait tellement aller à Paris, où enseigne Glaréan, qu’il espère que la peste atteindra Vienne pour qu’il ait un prétexte de départ! Un vœu à l’ironie tragique, lorsque l’on sait que cette terrible maladie causera sa mort neuf ans plus tard.
Conrad était un étudiant doué, mais son tempérament impulsif lui joua des tours plus d’une fois. À Vienne, il fut impliqué dans une rixe et grièvement blessé. Cette mésaventure et la menace de la peste poussèrent Jacob Grebel à rappeler son fils à la maison. Conrad obéit, d’autant que Vadian se préparait lui aussi à rentrer à Saint-Gall. Peu après leur retour en Suisse, en août 1518, Vadian et Grebel prirent part à une excursion sur le mont Pilate, que Vadian rapporte dans son commentaire à Pomponius Mela. Malgré son jeune âge, Conrad était déjà bien intégré au cercle des humanistes suisses, qui comprenait notamment Zwingli, Glaréan et Vadian, mais également le Lucernois Oswald Myconius, dont il sera question plus loin.
Grebel ne resta pas longtemps à Zurich. Recommandé par Vadian et Myconius, il rejoignit l’internat de Glaréan à Paris en octobre 1518, cette fois au bénéfice d’une bourse du roi de France, à nouveau obtenue par son père. Il y étudia le grec et l’hébreu. Malheureusement, ses relations avec Glaréan se détériorèrent rapidement, au point qu’il quitta l’internat dès janvier 1519. Le maître reprochait à l’élève son caractère inégal, une tendance à courir les filles et, de manière générale, une vie indisciplinée et donc peu propice aux études. Comme si cela ne suffisait pas, Grebel fut à nouveau impliqué dans une rixe, qui déboucha cette fois sur la mort de deux Français. Même si Conrad et ses camarades avaient agi en état de légitime défense, cet incident causa de sérieuses difficultés à Glaréan et à tout le groupe d’étudiants suisses. Grebel, quant à lui, était mécontent de son logement et estimait que son maître se montrait trop brusque avec ses étudiants. Glaréan finit par lui interdire de suivre son enseignement. Grebel se retrouva également en difficulté sur le plan financier, car il dépensait beaucoup, notamment pour ses livres. Son père, déçu et fâché que les études de Conrad auprès du célèbre Glaréan se passent si mal, lui coupa en partie les vivres. Il refusa de lui envoyer de l’argent pour que Conrad puisse se rendre au mariage de Vadian avec sa sœur, Martha Grebel. Pour ne rien arranger, à Zurich, Jacob Grebel était soupçonné d’avoir enfreint les mandats sur les pensions en obtenant des bourses étrangères pour son fils – une affaire explosive qui aura à terme des conséquences fatales.
À ces ennuis s’ajouta bientôt la peste qui s’abattit sur Paris, contraignant les étudiants de Glaréan à passer six mois à Melun. À son retour, Grebel trouva les lettres pleines de reproches de son père, de Vadian et de Myconius, et dut rentrer dans sa patrie. C’est ainsi que s’achevèrent ses études. Malgré tout, en juillet 1520, sa famille lui fit bon accueil, à son grand soulagement, grâce à l’intervention de Myconius. Son père voulait demander une bourse papale pour que son fils aille étudier à Pise ou Bologne, mais Conrad ne voulait pas risquer de nouvelles accusations sur les pensions étrangères. Le jeune homme tomba de toute façon amoureux d’une certaine Barbara qu’il finit par épouser le 6 février 1522, contre l’avis de ses parents. Cette Barbara était peut-être une novice au couvent d’Oetenbach, où la tante de Conrad, Agatha, vivait comme nonne. Le couple eut trois enfants: Theophil (1522), Josua (1523) et Rachel (1525).
La lettre no 2, datée du 4 novembre 1521, s’inscrit dans cette période de transition. Elle est adressée à Myconius, que Grebel connut à Bâle en 1514-1515 et qui faisait aussi partie de l’expédition sur le Pilate de 1518. Ami de la famille Grebel, Myconius joua plusieurs fois le rôle de médiateur entre Conrad et ses parents. Dans sa lettre, le jeune Grebel évoque sa passion amoureuse par le biais d’une métaphore «antiquisante» qui révèle sa formation humaniste. Ses déboires à l’étranger l’ont toutefois marqué au fer rouge; pas question pour le jeune patricien zurichois de repartir en voyage. Cette lettre de Grebel atteste aussi l’existence, à Zurich, d’une «sodalité» (un cercle intellectuel) réunie autour de Zwingli, qui lit et étudie des textes grecs (comme Platon dans ce cas-là) et hébreux, ouvrant ainsi la voie à la critique des textes bibliques.
Un engagement sans faille pour la Réforme
Dès son arrivée au Grossmünster en 1519, Zwingli cessa de fonder ses prédications sur les péricopes et commença à étudier l’évangile de Matthieu du début à la fin, une méthode qu’il reproduisit avec d’autres livres de la Bible. Il prêcha notamment contre les indulgences, le culte des saints et le monachisme. La suite est connue: en 1522, des bourgeois (dont l’imprimeur Christoph Froschauer) rompirent le jeûne du carême et Zwingli les défendit par écrit. L’évêque de Constance, dont relevait Zurich, intervint pour exhorter le Conseil à rester fidèle à l’Église. Zwingli mit en avant la Bible comme seule autorité dans son Apologeticus Archeteles adressé à l’évêque. Le ton mesuré de sa critique tranche avec celui de Grebel, qui se montre très offensif dans le poème qui clôt l’ouvrage:
Rumpant ilia episcopi universi
Qui sunt nomine, re lupi voraces,
Quod iam rursus in orbe veritatis
Lux Evangelicae vetus refulget,
Atque hoc, intrepidis trilinguibusque
missis Luciferis, deo magistro.
Imo (verus enim propheta dicam)
Quod horum imperium tyrannidemque,
Quod claves, canones, librum Simonis,
Parricidia conscientiarum,
Quod ista agmina mercium sacrarum,
Bullas, fulmina, Δεισιδαιμονίαν,
Verbum Evangelicum arduis triumphis
Ducit perpetuoque victa ducet,
Qui sunt nomine, re lupi voraces
Rumpant ilia Episcopi universi.Conradus Grebelius in gratiam
reducis Evangelii.Que déchirent les entrailles de l’évêque
Tous ceux qui sont de nom et de fait des loups voraces,
Car l’antique lumière de la vérité évangélique
Brille désormais à nouveau dans le monde,
Et cela grâce aux envoyés intrépides et trilingues
De celui qui apporte la lumière, sous le commandement de Dieu.
Car oui (je parlerai en effet en vrai prophète),
Leur empire et leur tyrannie,
Les clefs, les canons, le livre de Simon,
Les meurtres des consciences,
Ces rangées de marchandises sacrées,
Les bulles, les foudres, la superstition,
La parole de l’Évangile, par de rudes triomphes, en vient et en viendra toujours à bout.
Que déchirent les entrailles de l’évêque
Tous ceux qui sont de nom et de fait des loups voraces.Conrad Grebel, en l’honneur du retour de l’Évangile.
Grebel participa activement à la Réforme zurichoise et y puisa un nouvel élan personnel après une période d’études difficile. À la fin mai 1522 se tint une réunion chez les Grebel pour organiser une manifestation de soutien à Zwingli, que les autorités empêchèrent pour éviter tout désordre en ville. Grebel est aussi mentionné dans le protocole du Petit Conseil de juillet 1522 pour avoir perturbé le sermon de deux moines augustins sur le culte des saints. Lors d’une séance du Conseil, un conseiller accusa Grebel et ses compagnons d’être le diable en personne, ce à quoi Grebel répondit, en désignant un autre adversaire de Zwingli dans le Conseil, que le diable était assis sur le banc des conseillers depuis bien longtemps déjà. Il alla même jusqu’à menacer les conseillers en disant que, s’ils entravaient la progression de l’Évangile, ils seraient détruits; et sur ces paroles, il quitta la réunion en claquant la porte. En plus des tensions internes, les autorités zurichoises devaient faire face à la pression des autres cantons, qui craignaient qu’un changement à Zurich ne menace l’unité de la Confédération. Pour trancher dans le vif, le Conseil organisa une dispute en janvier 1523, qui aboutit à la reconnaissance officielle de la doctrine de Zwingli.
Dans ce contexte, la lettre no 3, écrite à Vadian en novembre 1522, nous montre le changement d’état d’esprit de Grebel: il s’exprime pour la première fois sur les affaires religieuses et fait preuve d’un anticléricalisme bien de son temps. Il manifeste également son impatience à propos du fait que personne ne se décide à écrire contre certains opposants à la Réforme.
À cette époque, les bourgs de la campagne zurichoise demandèrent à être exemptés de la dîme due à l’Église, jugeant que celle-ci n’était pas bibliquement fondée. Les prédicateurs de la campagne étaient alors en contact avec Zwingli et ses partisans. Ils se réunissaient parfois en ville, notamment chez le libraire Andreas Castelberger. Grebel noua le contact avec ce groupe durant l’été 1522. Toutefois, le le 22 juin 1523, Conseil rejeta les revendications des communes rurales. Grebel critiqua vertement cette décision dans sa lettre à Vadian du 15 juillet 1523, où il qualifie les conseillers de Turcs et de tyrans.
Certains partisans de Zwingli commencèrent à douter de l’opportunité de mener la Réforme en collaborant avec les autorités, jugeant que celles-ci rejetaient des revendications pourtant bibliquement fondées. Zwingli était aussi visé par cette défiance, car il défendit la position des autorités dans son sermon sur la justice divine et humaine. La suppression de la dîme aurait en outre causé des difficultés économiques non seulement à l’Église, mais aussi à la commune de Zurich. L’affaire de la dîme provoqua donc une première fissure dans le camp zwinglien. S’inspirant de cette Réforme rurale, Grebel et quelques autres exigeaient une réorganisation complète de l’Église et l’élection d’un nouveau Conseil.
En septembre 1523, à la suite des critiques de Zwingli à l’égard des images et des ornements liturgiques, les premiers épisodes iconoclastes eurent lieu en ville, puis dans la campagne. Beaucoup d’iconoclastes avaient été impliqués dans les actions anticléricales et étaient des partisans de Zwingli. Grebel rejoignit leurs rangs à l’automne. Il se plaignit à Vadian du manque de soutien de Zwingli aux iconoclastes visés par un procès, alors qu’il avait pourtant bien besoin d’eux pour faire avancer sa cause. Zwingli, de son côté, n’approuvait pas la violence dont avaient usé les iconoclastes.
Une commission du Conseil, dont faisait partie Jacob Grebel, proposa une deuxième dispute, qui se tint à la fin octobre 1523. Le Conseil souhaitait impliquer l’ensemble de la Confédération dans cette dispute, mais les cantons catholiques et les évêques répondirent que c’était une affaire zurichoise. Cela resta donc une dispute zurichoise, qui attira tout de même entre 800 et 900 prêtres et laïcs. Grebel témoigne de ce moment charnière pour la Réforme zurichoise dans la lettre no 4, datée du 18 décembre 1523 et adressée à Vadian. Les réformés parvinrent à leurs fins: l’abolition des images et de la messe. Zwingli laissa toutefois au Conseil le soin d’appliquer ces décisions théologiques, ce qui fâcha Conrad Grebel et d’autres, qui jugeaient que la messe devait être abolie sans délai. Dans le camp réformé, la fissure apparue lors de l’affaire de la dîme devint cette fois une fracture. Pour la première fois dans sa correspondance, Grebel critique ouvertement l’action de Zwingli. Il lui reproche le compromis sur la messe trouvé avec les autorités et juge qu’il ne s’est pas comporté comme un berger, faisant ainsi allusion à un sermon que Zwingli prononça sur ce thème lors de la dispute et qui fut publié en 1524. Vadian n’est pas non plus épargné par la critique, puisqu’il était l’un des présidents de cette dispute.
La voie de l’anabaptisme
Les dissidents ne firent toutefois pas parler d’eux durant la première moitié de l’année 1524. Comme il le laisse entendre dans la lettre no 5 du 3 septembre 1524 adressée à Vadian, Grebel a attendu et espéré en vain que Zwingli aille plus loin dans la Réforme. Il est donc passé à l’action: d’une part en étudiant l’Évangile de Mathieu, peut-être dans le cercle de Castelberger, d’autre part en établissant une concordance de passages bibliques sur la foi et le baptême. Cette concordance est publiée à Augsbourg en avril 1525 sous le nom de Hans Krüsi. Grebel cherche aussi le soutien de réformateurs en phase avec ses idées: le voilà sur le point de répondre à une lettre d’Andreas von Bodenstein de Karlstadt et d’entrer en contact épistolaire avec Thomas Münzer; il évoque aussi la possibilité d’écrire à Martin Luther. Il commente son époque en citant abondamment la Bible et fait des reproches à mots couverts à Zwingli. À Vadian qui lui propose de venir à Saint-Gall, peut-être dans l’espoir de discuter avec lui et de le raisonner, Grebel répond qu’il ne peut pas, invoquant toutes sortes d’excuses: son épouse ne veut pas, le voyage est dangereux, il est en mauvaise santé et très occupé.
En 1524, un autre sujet de discorde fit son apparition: le baptême. Le problème du baptême des enfants concernait non seulement l’Église, mais aussi l’État, car il symbolisait la loyauté des citoyens envers leurs autorités. La revendication d’un baptême de foi ou d’un baptême des adultes était donc considérée comme de la désobéissance civile.
Grebel et ses amis s’étaient entretenus avec Zwingli au sujet du baptême au début de l’année 1524. Sachant que Zwingli avait auparavant critiqué le baptême des enfants, ils espéraient reprendre un dialogue constructif avec lui. Grebel s’adressa aussi aux Saint-Gallois, mais Vadian lui envoya en réponse un bref écrit (perdu), dans lequel il défend le baptême des enfants, peut-être une ébauche de son Schrift wider die Täufer de 1525 (perdu également). Ce problème empoisonna leur relation.
Comme les discussions avec Zwingli ne menaient à rien, les dissidents demandèrent au Conseil de pouvoir soulever la question du baptême durant une dispute, qui se tint le 17 janvier 1525. Grebel était directement concerné, puisque sa fille Rachel, née le 6 janvier 1525, n’avait pas encore été baptisée. Le résultat de la dispute était toutefois clair dès l’annonce officielle de la dispute, qui condamnait d’emblée les opposants au baptême des enfants. On leur accorda certes le droit de présenter leurs arguments, mais Zwingli et les conseillers considérèrent que le baptême des enfants ne pouvait pas être réfuté en recourant aux Saintes Écritures. La dispute se termina avec un mandat du Conseil: les dissidents devaient faire baptiser leurs nouveaux-nés, sous peine d’expulsion, et mettre fin à leurs réunions sur le baptême; Conrad Grebel et Felix Mantz devaient cesser leur agitation; les opposants étrangers (dont Castelberger) étaient expulsés.
Le soir du 21 janvier 1525, après la parution du mandat du Conseil, Grebel et les siens se réunirent dans la maison de la famille Mantz et tinrent conseil. C’est là qu’ils effectuèrent les premiers baptêmes d’adultes, donnant ainsi naissance au mouvement anabaptiste. Grebel et Mantz lurent la Bible, rompirent le pain dans les maisons et baptisèrent un grand nombre de concitoyens. En quelques jours, les premières communautés anabaptistes se formèrent. Grebel dut toutefois quitter la région zurichoise, car il avait refusé de se soumettre aux décisions du Conseil. Ce fut une chance pour lui, car les autorités zurichoises firent bientôt arrêter les meneurs anabaptistes, ce qui n’empêcha pas les baptêmes d’adultes de continuer. Le Conseil convoqua alors une nouvelle dispute le 20 mars 1525, dans l’espoir de mettre fin au mouvement. Mais cette dispute, qui fut plutôt un procès contre les anabaptistes, n’empêcha pas l’agitation de gagner d’autres régions, notamment Schaffhouse, Saint-Gall, le bailliage de Grüningen et Waldshut. Grebel, lui, se rendit d’abord à Schaffhouse, où il reçut le soutien de Sebastian Hofmeister, pasteur de la ville.
Peu avant Pâques 1525, Grebel refit surface à Saint-Gall et prit contact avec les anabaptistes de la région. Il baptisa environ trois cents personnes devant les portes de la ville et prononça un sermon sur le baptême dans la maison de la corporation des tisserands (Zunftstube der Weber). Les meneurs anabaptistes finirent par être convoqués devant le Conseil de Saint-Gall. Grebel ne se montra pas, mais écrivit une lettre (perdue) pour soutenir ses coreligionnaires. Vadian y répondit en lisant publiquement son Schrift wider die Täufer (perdu aussi). Pour juguler l’agitation des anabaptistes, le Conseil leur interdit de célébrer la cène et de procéder à des baptêmes dans et devant la ville, sous peine de prison et d’expulsion avec femme et enfants. Ils étaient toutefois autorisés à se réunir l’après-midi des jours d’office à l’Église Saint-Laurent pour lire la Bible.
Après cet épisode, Grebel retourna brièvement à Zurich pour régler ses affaires personnelles et vendre ses livres, se préparant sans doute à une vie clandestine. Le 30 mai 1525, il écrit une dernière fois à Vadian pour essayer de le détourner du «parti sanglant de Zwingli» (lettre no 6). Il lui reproche de persécuter ses frères anabaptistes «innocents» et lui demande, s’il ne veut pas rejoindre les rangs des anabaptistes, de rester au moins en retrait.
À l’été 1525, Grebel errait dans l’Oberland zurichois, un terreau favorable à ses idées. En effet, quelques mois auparavant, la population locale avait attaqué le couvent des prémontrés de Rüti et la maison de l’ordre de Saint-Jean à Bubikon. Les paysans voulaient se débarrasser de la dîme et d’autres impôts jugés intolérables, et prendre en main le renouveau de l’Église. Ils étaient soutenus par des prêcheurs qui liaient l’esprit de la Réforme et l’aspiration à une autonomie communale. Sans surprise, les autorités zurichoises rejetèrent leurs plaintes, ce qui accrut l’hostilité de la population rurale à leur égard.
Dans ce contexte, le refus du baptême des enfants servit de symbole de résistance contre le clergé et les autorités. En juillet 1525, une foule écouta la prédication de Grebel à Hinwil et Bäretswil. À cause de ses invectives contre le Taufbüchlein de Zwingli, Grebel fut convoqué devant le Conseil de Zurich, mais ne s’y rendit pas. Les anabaptistes trouvèrent refuge dans la population et furent protégés des persécutions des autorités.
Cependant, le 8 octobre 1525, Grebel et Blaurock furent dénoncés, arrêtés et emprisonnés à Grüningen. L’agitation provoquée par les sympathisants des anabaptistes poussa le Conseil à convoquer une nouvelle dispute sur le baptême, qui s’apparenta en réalité à un procès. Elle se tint du 6 au 8 novembre 1525 à Zurich; les meneurs des anabaptistes incarcérés y furent transférés et durent d’abord s’exprimer à l’hôtel de ville, puis au Grossmünster, par crainte d’une émeute. Grebel se défendit en répétant que le baptême des enfants n’avait pas de fondement scripturaire et était une œuvre du diable, et Zwingli persista à lier la circoncision juive et le baptême chrétien. Vadian figurait parmi les présidents de la dispute. Immédiatement après cette dispute, les enquêtes judiciaires sur les détenus commencèrent. Grebel fut confronté au témoignage de Hofmeister sur sa présence à Schaffhouse, ainsi qu’aux insultes proférées à l’encontre de Zwingli. Le 18 novembre, Grebel, Mantz et Blaurock furent condamnés à l’eau et au pain et emprisonnés pour une durée indéterminée.
Au début mars 1526, les détenus furent à nouveau entendus, mais les convictions de Grebel étaient inébranlables. Il demanda de pouvoir écrire en prison, pour pouvoir démontrer l’erreur de Zwingli. Concernant les affaires séculières, il assurait être prêt à obéir aux autorités. Mais après cette audition, il fut condamné à l’eau et au pain, à être isolé du monde extérieur et emprisonné jusqu’à la mort. Le Conseil décida en outre que les anabaptistes seraient à l’avenir punis de mort par noyade. Jacob Grebel, le père de Conrad, critiqua la dureté de cette décision, mais son avis était minoritaire. Les autorités pensaient que le seul moyen de mettre fin aux activités des anabaptistes était de prendre des mesures drastiques. Les anabaptistes avaient toutefois le sentiment d’être dans la même situation que la première communauté chrétienne persécutée des Actes des Apôtres, et de représenter ainsi la véritable Église sur terre.
Deux semaines plus tard, les détenus s’évadèrent par une fenêtre laissée ouverte. Grebel se rendit aux Grisons et en Appenzell pour répandre l’anabaptisme. Atteint de la peste, il parvint à se rendre à Maienfeld, au nord de Coire, où sa sœur aînée Barbara s’occupa de lui jusqu’à son décès, survenu probablement durant le mois d’août 1526.
Épilogue: le redressement des Grebel et la survie de l’anabaptisme
Deux mois après la mort de son fils, Jacob Grebel fut rattrapé par l’affaire des pensions étrangères et condamné à mort. Toutefois, malgré les malheurs qui la frappèrent, la famille Grebel ne sombra pas. En 1528, la veuve de Conrad Grebel se remaria avec un bourgeois de Zurich, Jakob Ziegler. Le destin de la fille, Rachel, n’est pas connu. Les deux fils, Theophil et Josua Grebel, furent pris en charge par leurs proches, qui veillèrent à la bonne gestion de leur héritage. On ne sait pas ce qu’il advint de Theophil à partir de 1541. Josua apprit un métier manuel et mourut en 1589. C’est par lui que se perpétua cette branche de la famille Grebel: son fils Conrad (1561-1626) occupa de nombreuses fonctions de premier plan à Zurich. Son fils, Hans Conrad Grebel (1615-1674), devint même bourgmestre de Zurich en 1669, un peu moins d’un siècle et demi après la disgrâce et la mort de son arrière-grand-père.
Quant au mouvement anabaptiste, il survécut aux décès de ses leaders de la première heure. Le mouvement s’était rapidement étendu après les premiers baptêmes d’adultes chez Mantz, d’abord à Zollikon, un bourg voisin de Zurich, puis dans les territoires de Bâle, Berne, Saint-Gall, Appenzell, Schaffhouse, Hallau et Waldshut, souvent en lien avec le soulèvement des paysans qui s’opposaient aux impôts et aux taxes. Sur le plan doctrinal, c’est surtout le pasteur de Waldshut Balthasar Hubmaier qui eut un rôle important en fournissant une sorte de manuel anabaptiste imprimé. En 1527, une assemblée d’anabaptistes se tint à Schleitheim et adopta une confession de foi. Ce groupe dit des «frères suisses» fut persécuté aux XVIe et XVIIe siècles, ce qui provoqua la diffusion du mouvement anabaptiste en Suisse, en Europe et sur tout le continent américain. Au XVIe siècle, outre les frères suisses, on peut mentionner deux communautés anabaptistes importantes en Europe: les mennonites des Pays-Bas et du Nord de l’Allemagne, réunis autour du prêcheur néerlandais Menno Simons dès 1536, et les huttériens ou huttérites, nommés d’après leur leader Jacob Hutter, qui fuirent le Tyrol et s’installèrent en Moravie en 1528. En 1693, des conflits internes débouchèrent sur la fondation de la communauté amish. Il fallut attendre l’époque des Lumières et de la Révolution française pour que les anabaptistes trouvent une certaine paix.
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