Mathurin Cordier Les Colloques scolaires

Print Introduction: Karine Crousaz (deutsche Übersetzung: Clemens Schlip). Version: 19.08.2026

Date de composition: avant février 1564, date de la première impression.

Éditions et traductions: M. Cordier, Colloquiorum scholasticorum libri IIII ad pueros in sermone latino paulatim exercendos, [Genève], Henri [II] Estienne, 1564, ici p. 62-63. Édition augmentée: M. Cordier, Colloquiorum scholasticorum libri IIII, autore Maturino Corderio, ab ipso aucti et recogniti, Genève, Jean Durant, 1570. Nombreuses rééditions jusqu’au XIXe siècle, parfois accompagnées de traductions en langues vernaculaires. À partir de 1570, le dialogue entre Velusat et Étienne porte le numéro II, 30.

 

La vie de Maturin Cordier, en particulier ses quarante premières années, est encore mal connue. Il naît vers 1479/1480 dans le Royaume de France, dans un lieu incertain, peut-être en Normandie ou dans le comté du Perche, et il a peut-être été prêtre à Rouen. Dans tous les cas, Cordier devient maître d’école et enseigne le latin aux enfants et adolescents dans plusieurs collèges parisiens au moins dès 1514. Cordier a notamment eu Jean Calvin (1509-1564) comme élève au Collège de la Marche en 1523.

En 1530, Cordier publie à Paris chez l’imprimeur humaniste Robert Estienne la première édition du De corrupti sermonis emendatione liber, un ouvrage où il recense les tournures de mauvais latin (souvent des calques du français) qu’employaient les élèves et étudiants. Cordier présente, pour les remplacer, des expressions en latin «pur», en prenant pour modèle en particulier la langue de Cicéron et de Térence. Le pédagogue publie en 1541 une version remaniée de l’ouvrage, sans les phrases fautives. Il explique dans sa préface que les jeunes gens s’amusaient surtout à lire le mauvais latin plutôt que d’apprendre les phrases correctes et que certains maîtres avaient pour cette raison cessé d’employer l’ouvrage. En 1533, toujours chez Robert Estienne, Cordier publie une édition commentée et traduite des Disticha Catonis, un ouvrage antique traditionnellement attribué à Caton qui a connu un grand succès dans les écoles au Moyen-Âge et au début de l’époque moderne.

C’est à la fin des années 1520 ou au début des années 1530 que Cordier se convertit à la Réforme. Il quitte pour cette raison Paris, d’abord pour Nevers en Bourgogne, puis pour Bordeaux, où il enseigne dans le collège humaniste de Guyenne. Il se réfugie à Genève en 1536, semble-t-il, à l’appel de Calvin et de Farel, qui comptaient sur lui pour développer le Collège de Rive. En 1539, quelques mois après le bannissement de Farel et Calvin de Genève, Cordier devient directeur de l’école de Neuchâtel, ville dont Farel était devenu le pasteur principal. Les Bernois essaient sans succès d’obtenir le pédagogue en 1540 auprès des Neuchâtelois pour l’établir à Lausanne. Les Neuchâtelois acceptent finalement de laisser Cordier partir après une nouvelle demande bernoise en 1545. Cordier joue un rôle central dans le développement des structures de l’Académie de Lausanne, dont il dirige l’école inférieure (schola privata) jusqu’en 1557. Cette année-là, alors qu’il a près de 80 ans, les Bernois lui accordent une pension de retraite pour le restant de ses jours. Lors de son séjour lausannois, Cordier publie plusieurs manuels scolaires centrés sur l’apprentissage du latin pour les jeunes élèves ainsi qu’un recueil de Cantiques spirituels. Il quitte volontairement Lausanne en 1559 et abandonne la retraite accordée par les Bernois, à la suite de la grande crise politico-religieuse qui a opposé les pasteurs et professeurs lausannois au souverain bernois sur les compétences de l’Église et de l’État. Cordier reprend du service à Genève au sein de l’Académie établie en juin 1559 avec de nombreux enseignants et étudiants ayant quitté Lausanne.

En 1561 ou 1562, Cordier est déchargé de ses heures d’enseignement du matin à la schola privata genevoise et reprend, notamment sur la base de «vieux papiers» qu’il dit avoir retrouvés, la rédaction de son ouvrage qui connaîtra la plus grande postérité: les Colloquia scholastica. La première édition de cet ouvrage paraît à Genève en février 1564 chez Henri Estienne, fils de feu Robert Estienne, quelques mois seulement avant le décès de Cordier.

Les Colloques de Maturin Cordier rassemblent, sous la forme éclatée de conversations mettant en scène la vie quotidienne d’élèves, le cœur de la pensée pédagogique humaniste de Cordier. L’ouvrage est structuré en quatre livres de tailles comparables (ils comportent chacun environ 40 à 60 pages imprimées dans la première édition) et de difficulté progressive. Les dialogues deviennent en moyenne plus longs au fil de l’ouvrage et thématiquement plus complexes. L’édition de 1564 comporte un total de 202 dialogues. L’édition posthume publiée six ans plus tard, en 1570, à Genève chez Jean Durant ajoute 27 nouveaux colloques, présentés comme ayant été écrits de la main de Cordier. Rien dans leur contenu ne permet de douter de l’authenticité de ces nouveaux dialogues. Dans tous les cas, ils ont été repris et intégrés tacitement au fil du texte en fonction de leur difficulté dans les éditions suivantes et portent le nombre total de colloques à 229.

Les dialogues de Cordier présentent des modèles de conversations courantes en latin «pur» pour toutes les circonstances de la vie scolaire. Ils donnent à voir des écoles où le latin est obligatoire en tout temps, même lors des récréations. En plus du latin pur, Cordier vise à enseigner aux jeunes élèves les règles de base de la vie en société et à développer certains tours de pensée et de langage, notamment en lien avec la piété et la solidarité.

Les Colloques contiennent de nombreuses références à des auteurs païens antiques, même si leur variété est beaucoup plus restreinte que dans les Colloques d’Érasme. Ce texte érasmien contient en effet 40 auteurs différents (dont la moitié de langue grecque) tandis que Cordier ne cite que des auteurs païens latins. Chez Cordier, à l’exception de Quintilien qui est présent à travers ses maximes pédagogiques, tous les auteurs cités figurent aux programmes de la schola privata des Académies de Lausanne et de Genève que Cordier avait contribué à rédiger. Les auteurs de l’Antiquité païenne présents dans les Colloques de Cordier sont, dans l’ordre décroissant suivi du nombre de pages où ils apparaissent: (Pseudo-)Caton (22); Cicéron (10); Virgile (5); Quintilien (5); Térence (4); Horace (4); Ovide (2).

 

L’extrait choisi comprend l’entier du vingt-septième colloque du deuxième livre. Il s’agit d’un dialogue entre deux élèves, l’un avancé et l’autre plus jeune, qui montre ce que les élèves vivant en internat doivent faire au moment du réveil et qui thématise la conformité de certaines idées d’auteurs païens avec le christianisme. Il s’agit d’un dialogue très positif sur les philosophes païens antiques, qui affirme, dans une position similaire à celle d’Érasme, qu’eux aussi ont été éclairés par le Saint-Esprit. D’autres dialogues de Cordier soulignent toutefois que la morale chrétienne est plus exigeante que la morale païenne et certains de ses colloques mettent en garde les enfants contre des expressions d’origine païenne telles que si sors tulisset («si le hasard l’avait permis»), qui apparaît dans le dialogue II, 28. Tout comme Érasme, Cordier considère que la solution pour protéger les chrétiens n’est pas de censurer ou d’expurger les textes antiques de tout ce qui pourrait être contraire à la doctrine chrétienne, mais de former les enfants à l’esprit critique pour qu’ils puissent progressivement faire face par eux-mêmes aux idées opposées au christianisme lorsqu’ils les rencontreront.

 

Bibliographie

Crousaz, K., L’Académie de Lausanne entre humanisme et Réforme, ca. 1537-1560, Leyde/Boston, Brill, 2012.

Crousaz, K., «Les auteurs païens dans les Colloques d’Érasme et de Maturin Cordier», dans Crossing Traditions: Essays on the Reformation and Intellectual History. In Honour of Irena Backus, éd. Maria Cristina Pitassi et Daniela Camillocci Solfaroli, Leyde/Boston, Brill, 2018, p. 313-330.

Crousaz, K., «Un manuel d’empowerment du XVIe siècle: Les Colloques de Maturin Cordier et le développement de l’agentivité enfantine», Histoire de l’éducation 161 (2024), p. 21-46.

Engammare, M., «Cordier, Mathurin», Dictionnaire historique de la Suisse, version online du 11.08.2005, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/011087/2005-08-11/.

Hudson, E. K. «The Colloquies of Maturin Cordier: Images of Calvinist School Life and Thought», Sixteenth Century Journal 9-3 (1978), p. 56-78.

Le Coultre, J., Maturin Cordier et les origines de la pédagogie protestante dans les pays de langue française: 1530-1564, Neuchâtel, Secrétariat de l’Université, 1926.