Johannes Buxtorf l'Ancien Institutio epistolaris Hebraica
Date de composition: terminus ad quem: 1610 (année de la publication de l’ouvrage et de l’épître dédicatoire).
Édition: Institutio epistolaris Hebraica, cum epistolarum Hebraicarum familiarium centuria, ex quibus, pro auspicato incipientium subsidio, quinquaginta punctis vocalibus animatae, versione Latina et notis illustratae sunt, Bâle, Konrad von Waldkirch, 1610, fol. ):(2ro-):(4vo; Institutio epistolaris Hebraica, sive De conscribendis epistolis Hebraicis liber, cum epistolarum Hebraicarum centuria, ex quibus quinquaginta punctatae, Latine explicatae et notis illustratae sunt. Accessit appendix variarum epistolarum R. Maiemonis et aliorum eius seculi excellentium rabbinorum, Bâle, L. König, 1629, fol. *2ro-*5vo.
Vie et œuvre de Buxtorf
Johannes Buxtorf naît le 25 décembre 1564 à Kamen en Westphalie, dans une famille appartenant à l’élite locale. Son père, pasteur, joue un rôle important dans l’implantation du luthéranisme dans la ville. Après une formation scolaire à Hamm et Dortmund, où il découvre l’hébreu, Buxtorf poursuit des études théologiques à la haute école réformée de Herborn (1585-1588). Il suit notamment les cours de Caspar Olevian et de Johannes Piscator, dont l’enseignement stimule son intérêt pour l’hébreu et les études juives.
En 1588, il entreprend un voyage d’études en Suisse. À Bâle, il rencontre Johann Jakob Grynaeus, figure dominante de l’université et de l’Église bâloises, qui reconnaît immédiatement son talent et l’encourage à demeurer dans la ville. Buxtorf accepte d’abord un poste de répétiteur et vit chez le notable Leo Curio, dont il épousera plus tard la fille Margaretha. En 1590, après avoir obtenu son titre de maître ès arts, il devient professeur d’hébreu à l’Université de Bâle, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort.
Marié en 1593 à Margaretha Curio, Buxtorf fonde une famille nombreuse. Parmi ses enfants, Johannes Buxtorf II deviendra un hébraïsant aussi réputé que son père et collaborera étroitement avec lui, notamment pour la réalisation de grandes œuvres lexicographiques et la fameuse Concordance de la Bible hébraïque (1632).
À Bâle, Buxtorf n’enseigne pas seulement l’hébreu biblique : il initie également ses étudiants aux commentateurs juifs médiévaux, au Talmud et à l’ensemble de la littérature rabbinique. Par ses cours et par ses nombreux ouvrages – dont plusieurs furent publiés après sa mort par son fils –, parmi lesquels le Thesaurus Grammaticus (1651), la Juden Schul(1603), la Sylvula epistolarum (1603) ou encore le monumental Lexicon Chaldaicum, Talmudicum et Rabbinicum (paru à titre posthume en 1639), il contribue de manière décisive à rendre accessibles aux savants chrétiens la philologie hébraïque et les textes juifs postbibliques. Sa renommée dépasse rapidement les frontières : les plus grands érudits européens, au premier rang desquels Joseph Juste Scaliger, célèbrent son immense savoir et entretiennent avec lui une correspondance érudite.
Sa situation financière demeure pourtant relativement modeste : le salaire des professeurs de l’université de Bâle figure parmi les plus bas d’Europe, et Buxtorf se voit contraint de compléter ses revenus par diverses charges universitaires et municipales. À plusieurs reprises, toutefois, il reçoit des appels prestigieux – de Saumur en 1611, de Heidelberg en 1619, puis de Leyde en 1625. L’invitation de Leyde, assortie d’un traitement nettement plus élevé, est particulièrement flatteuse ; mais Buxtorf, déjà avancé en âge et solidement enraciné à Bâle, finit par la décliner. Ce refus conduit l’université bâloise à revaloriser son traitement.
Sa renommée internationale se reflète aussi bien dans le cercle des mécènes auxquels il dédie ses ouvrages que dans les soutiens financiers dont il bénéficie – notamment de la part des États généraux des Provinces‑Unies – et dans son insertion au sein de la République des Lettres, où il s’impose comme l’un des hébraïsants les plus respectés de son temps. Des savants de toutes confessions reconnaissent son autorité en matière de langues sémitiques et de littérature juive.
Johannes Buxtorf meurt en 1629. Son fils, Johannes Buxtorf le Jeune, lui succède à la chaire d’hébreu et mène à leur terme plusieurs des grandes entreprises lexicographiques initiées par son père. Il assure ainsi la continuité d’une œuvre savante exceptionnelle et la pérennité du nom des Buxtorf, devenu une référence incontournable des études hébraïques chrétiennes à l’époque moderne.
L’Institutio epistolaris et le rôle de Buxtorf dans la promotion des études hébraïques
Dans l’espace germanique, les études hébraïques chrétiennes commencèrent à se développer dès la fin du XVe siècle et connurent un essor décisif au début du XVIe siècle, sous l’impulsion du courant humaniste. La figure de Johannes Reuchlin (1455-1522) joua un rôle fondamental, en défendant l’étude de l’hébreu comme clé de compréhension de l’Ancien Testament et en contribuant à son enseignement dans plusieurs centres universitaires.
En Suisse, cet intérêt pour l’hébreu se manifesta notamment chez des savants tels que tels que Conrad Pellican (1478-1556) à Zurich et Sebastian Münster (1488-1552) à Bâle. Cet essor demeura toutefois très relatif, tant du point de vue institutionnel que quant au nombre réel de spécialistes, en comparaison de la place centrale qu’occupaient le latin et, dans une moindre mesure, le grec. Il fut néanmoins favorisé par le rôle majeur de l’imprimerie bâloise, en particulier par la publication d’ouvrages en hébreu chez des éditeurs tels que Johann Froben et Heinrich Petri.
Au XVIIᵉ siècle, Bâle s’imposa durablement comme l’un des principaux foyers européens des études hébraïques, sous l’impulsion de Johannes Buxtorf, puis de son fils Johannes. Dans le cadre de son activité savante et pédagogique, Buxtorf fut conduit à élaborer pour l’hébreu des instruments didactiques et philologiques comparables à ceux déjà bien établis pour le latin et le grec. Ses travaux consacrés à l’épistolographie, à la poésie et à la bibliographie hébraïques constituent à cet égard une étape décisive dans l’histoire des études hébraïques chrétiennes.
Buxtorf déplore à plusieurs reprises l’insuffisance d’ouvrages véritablement adaptés aux besoins des étudiants. Convaincu que les difficultés rencontrées dans l’apprentissage de l’hébreu tiennent moins à un manque d’aptitudes qu’à l’absence d’instruments adéquats, il entreprend de remédier à ces lacunes par l’élaboration de recueils de lettres, de traités de composition et de guides bibliographiques. Il s’inscrit résolument dans l’héritage de la pédagogie humaniste: de même que l’étude du latin repose sur l’exercice de la rhétorique, la pratique épistolaire et la poésie, l’enseignement de l’hébreu ne saurait se limiter à la seule grammaire. Pour qu’une langue demeure vivante et progresse, elle doit être pratiquée dans l’ensemble de ses registres.
L’intérêt de Buxtorf pour l’épistolographie hébraïque s’inscrit également dans un contexte plus large. Dans l’Europe savante de la Renaissance et du début de l’époque moderne, la République des Lettres repose en grande partie sur la correspondance érudite : les lettres constituent des vecteurs privilégiés de transmission du savoir, de discussion critique et de circulation informelle des textes. Savoir rédiger une lettre élégante, claire et linguistiquement irréprochable est dès lors une compétence essentielle de l’érudit.
Or, la correspondance avec des savants juifs – attestée dès le XVIᵉ siècle – suppose de maîtriser l’hébreu non seulement comme langue de lecture, mais aussi comme langue de communication écrite. C’est dans cette perspective que Buxtorf s’engage dans une entreprise systématique de collecte, d’édition et de mise en forme de lettres hébraïques contemporaines, contribuant ainsi à intégrer pleinement l’hébreu aux pratiques épistolaires de la République des Lettres.
Son premier ouvrage épistolaire, la Sylvula epistolarum Hebraicarum (1603), prend essentiellement la forme d’une anthologie de lettres juives authentiques. Buxtorf y propose la transcription des textes, leur vocalisation, une traduction latine, ainsi que des commentaires d’ordre linguistique. Il comprend toutefois assez rapidement que cet ouvrage, aussi précieux soit-il, demeure insuffisant pour former véritablement les étudiants à la pratique de la rédaction épistolaire.
L’encouragement de Joseph Juste Scaliger, grand admirateur de la Sylvula, joue alors un rôle décisif : l’érudit français insiste sur la nécessité d’élaborer un véritable manuel théorique, capable de fournir aux apprenants des règles et des modèles de composition. Buxtorf entreprend dès lors la rédaction de ce qui deviendra son œuvre maîtresse en matière de style et de composition hébraïques, l’Institutio epistolaris Hebraica (1610).
L’ouvrage allie théorie rhétorique et pratique linguistique. Dans la première partie, l’Institutio epistolaris Hebraicaproprement dite, Buxtorf présente une véritable doctrine de la lettre hébraïque, inspirée des règles cicéroniennes pour l’épistolographie latine: la lettre doit être une conversation entre absents simple, claire et naturelle. Il emprunte au monde romain la classification des types de lettres et définit trois genres principaux: le genre sérieux (genus serium), qui regroupe notamment les délibérations sur des questions politiques, les exhortations, les consolations, les recommandations, etc.; le genre savant ou théorique (doctum sive doctrinale), qui traite de questions philologiques, philosophiques, théologiques; enfin le genre familier (familiare), qui s’occupe des affaires familiales, domestiques, ainsi que de la vie quotidienne. Buxtorf fournit en outre une analyse minutieuse des éléments constitutifs de la lettre: les formules de salutation adaptées au statut du destinataire, les formules liées au calendrier liturgique (par exemple pour Pessa’h ou Yom Kippour), les formules d’introduction, les formules de clôture, ainsi que les tournures exprimant le respect ou l’amitié.
La seconde partie de l’ouvrage réunit cent lettres. Les cinquante premières, vocalisées, traduites et annotées, offrent au débutant des repères solides; les cinquante suivantes, non vocalisées – dont seules les dix premières sont traduites et annotées – constituent une étape intermédiaire menant progressivement à l’autonomie. Le corpus provient de recueils hébraïques de lettres – 80 sont tirées du Megillat Sefer et 20 de l’Iggerot Shelomim –, de correspondances rabbiniques modernes (lettres de rabbins allemands et italiens envoyées à Israel Sifroni, l’éditeur du Talmud de Bâle) et de la correspondance personnelle de Buxtorf. L’Institutio propose donc une véritable pédagogie graduée, fondée sur l’imitation progressive de modèles de qualité.
Cet ouvrage, malgré son ambition et son caractère unique, ne connut qu’un succès très limité, dans la mesure où il ne répondait pas à un besoin véritablement partagé. Il fut néanmoins utilisé dans l’enseignement de Buxtorf le Jeune, repris par des savants comme Johann Heinrich Hottinger, et devint la source de nombreuses correspondances hébraïques chrétiennes au XVIIᵉ siècle.
L’œuvre de Buxtorf dans son ensemble ne se limite pas à l’épistolographie. Son traité sur la poésie hébraïque (Tractatus brevis de prosodia metrica, 1609) et surtout son De abbreviaturis Hebraicis (1613) – première grande bibliographie rabbinique moderne – prolongent cette volonté d’équiper les chrétiens pour l’étude directe et autonome de la littérature juive post-biblique. Mais l’Institutio epistolaris Hebraica en constitue indéniablement le cœur: c’est là que se manifeste le mieux son ambition de faire de l’hébreu non seulement une langue de lecture, mais une langue vivante, propre à l’échange savant.
Bibliographie
Burnett, S. G., Christian Hebraism in the Reformation Era (1500-1660). Authors, Books, and the Transmission of Jewisch Learning, Leyde et Boston, Brill, 2012.
Burnett, S. G., «Buxtorf, Johannes», Dictionnaire historique de la Suisse, version online du 14.07.2003, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/010451/2003-07-14/.
Burnett, S. G., From Christian Hebraism to Jewisch Studies. Johannes Buxtorf (1564-1629) and Hebrew Learning in the Seventeenth Century, Brill, Leyde/New York/Cologne, 1996.
Kautzch, E., Johannes Buxtorf der Ältere, Bâle, Detloff, 1879.
Prijs, J., Die Basler Hebräischen Drucke (1492-1866), éd. B. Prijs, Olten et Fribourg-en-Brisgau, Urs Graf, 1964.