Johann Heinrich Ulrich

À propos de la nouvelle bibliothèque de Zurich

Print Traduction: Kevin Bovier (notes originales en allemand: Clemens Schlip)

Dédicace pour la bibliothèque 

La dignité de la sagesse est grande, très savants, nobles et très distingués seigneurs, comme celle de la vertu; et leur beauté est grande; elle l’est à tel point que si nous pouvions voir de nos yeux leur forme et pour ainsi dire leur visage, elles éveilleraient un amour merveilleux dans notre esprit. En effet, rien qu’à cause d’elles, il n’est pas rare que nous admirions et honorions beaucoup des personnes que nous n’avons jamais vues; et leur puissance est telle que, même lorsqu’elles se retrouvent chez un ennemi, elles nous charment je ne sais comment et on les loue presque avec enthousiasme. Bien que la vue soit le sens le plus développé chez l’homme, elle est bien trop trouble et imprécise pour que quiconque puisse percevoir correctement l’apparence et la beauté de la vertu et de la sagesse, et encore moins les comprendre vraiment; et ce n’est pas tellement le regard physique, mais plutôt celui de l’esprit qu’il faut tourner vers elles autant que possible, car il est le seul à voir leur clarté et leur éclat et à s’élever vers elles; il admire et honore tout particulièrement ceux qu’il juge supérieurs à tous les autres par la vertu et la sagesse. Mais puisque la première sensation de tout homme est le plaisir et la douleur, l’amoureux de la sagesse doit s’efforcer de modérer les deux sentiments correctement et selon la vertu, au point de haïr, jusqu’à la fin de sa vie, ce qu’il faut haïr et d’aimer ce qui doit être aimé. Platon dans le deuxième livre des Lois. Si les sujets d’un État bien organisé, dès leur enfance, désirent et aiment cette vertu, ils deviendront des citoyens parfaits: les uns sauront gouverner avec justice, les autres obéir pieusement, et tous prospéreront.

Il est donc très important de donner à voir et à contempler de quelque manière, sinon une forme ou une représentation parfaite et complète en tout point de la sagesse et de la vertu, du moins une légère esquisse. En présentant les exemples et les œuvres des hommes bons et sages comme leurs images et leurs portraits vivants, on convient que cela remplit l’âme des hommes bons d’une joie honorable. Pour aboutir à ce résultat, pour mettre sous les yeux des hommes au moins l’apparence de la vertu et de la sagesse, la nature ou l’art semble nous avoir accordé une aide très puissante: l’écriture, tracée avec la plume ou imprimée, qui produit un effet merveilleux sur les oreilles et les yeux des gens, de telle sorte que grâce à l’écriture, nous pouvons entendre les hommes méritants de la République des Lettres, même s’ils sont morts, presque comme s’ils nous parlaient encore, et en quelque sorte imaginer leurs traits, comme si nous pouvions encore les voir parmi nous, pour ainsi dire en vie, manier leurs œuvres, les examiner, les feuilleter encore et encore, et même nous les approprier entièrement, comme s’il s’agissait des nôtres. Grâce à ce seul élément, il est vraisemblable que les âmes aspirant avant tout à la vertu et à la sagesse soient excitées et, non sans provoquer un très grand plaisir intérieur, exaltées, non seulement en écoutant et en lisant ce qui a été dit, écrit ou fait pieusement et correctement, c’est-à-dire conformément à la vertu et sagement, mais qu’elles soient aussi incitées, par imitation dans le discours et l’écriture, à rechercher sans le dire, en quelque sorte, un éloge similaire de la vertu et de la sagesse qui les inonde de plaisir, et qu’elles soient poussées à accomplir de grandes choses; et à partir de là, l’expérience montre qu’elles aspirent au moins à un témoignage d’estime. Il n’y a en effet personne qui soit étranger ou opposé à la gloire au point de ne pas désirer vivement et agréablement que l’on se souvienne de ses études et de ses efforts à l’oral et par écrit. Nous sommes en effet tous animés par le désir de gloire, comme l’a dit Cicéron. Et ceux qui prétendent mépriser la gloire savent très bien que celle-ci est un crocodile: en méprisant la louange, c’est surtout eux-mêmes qu’ils louent. Car selon la sentence de l’un des vénérables pères, il n’est pas d’humilité si grande qu’elle ne soit touchée par la douceur de la gloire. Mais de nombreux savants qui ont rendu d’illustres services à la République des Lettres et sont dignes d’éloges exceptionnels tomberaient rapidement dans l’oubli, s’ils n’étaient pas mis en lumière par un catalogue de bibliothèque, et honorés et célébrés en particulier par la recherche, la lecture, l’imitation et la recommandation. C’est pourquoi dans tous les peuples du monde entier – Hébreux, Grecs, Latins et barbares –, l’usage des bibliothèques a toujours été très répandu. Il faut dire que cela n'a pas été fait sans raison: il ne nous est pas toujours permis d’avoir des maîtres vivants, ou du moins assez d’hommes savants et illustres à volonté et à notre gré. Ainsi, des époques les plus reculées jusqu’à aujourd’hui, les bibliothèques furent tenues en haute estime par les rois de jadis, les empereurs, les hommes, les princes, les gens fortunés, les amoureux ou du moins les amateurs des belles-lettres; on y conservait les livres des meilleurs auteurs et l’on y puisait des conseils salutaires au moment opportun, comme dans un garde-manger, et de cette manière les écrits des Anciens furent sauvés de la destruction et les savoirs de l’oubli. Dans un État bien constitué, en particulier chez les chrétiens, nous observons qu’il a été considéré comme un usage louable, en ce qui concerne ceux dont la vertu et l’érudition s’étaient manifestées par la publication de livres sur des sujets utiles et nécessaires et qui s’étaient distingués dans le domaine littéraire, non seulement d’en faire des éloges et des biographies ainsi que des portraits et des peintures, mais surtout de mettre leurs œuvres et leurs travaux à disposition du public dans une bibliothèque, et ainsi de les conserver pour la postérité; et de cette manière, leur vertu et leur sagesse, comme dans un théâtre et sous un éclairage public, sont exposées à la vue et la contemplation de tous les citoyens de la République des Lettres et des pieux admirateurs des Muses; d’autres sont stimulés par leur glorieux exemple, leur vouent un grand respect et les honorent toute leur vie; et ils aspirent à égaler la renommée glorieuse de leur nom par des exploits similaires, avec toute la postérité pieuse et savante. Aussi, celui qui a dit que les écrits savants des hommes étaient la vraie représentation et le souvenir vraiment éternel de leur génie paraît aux yeux de tous les sages avoir dit vrai et eu une excellente intuition. C’est ainsi que, selon Plutarque, le roi de Sparte Agésilas ne désira laisser à la postérité que des œuvres intellectuelles et refusa qu’on représente son apparence physique, même si beaucoup le souhaitaient, car il affirmait que celle-ci appartenait aux sculpteurs ou aux peintres, celles-là à lui-même, que la seconde était une œuvre pour les riches, les premières pour les gens de bien. C’est pour cette raison que, comme on l’a dit, les rois de jadis, les princes et d’autres hommes fortunés, amateurs de belles-lettres, ont fondé des bibliothèques.

Alphonse, roi d’Aragon et de Sicile, un homme d’une très grande érudition, s’employa à créer une bibliothèque. On dit qu’un jour, lors d’une conversation sur la perte des biens les plus précieux, il jura solennellement qu’il préférerait perdre ses gemmes, ses perles, ses trésors (pourtant très célèbres dans le monde entier et très précieux), plutôt que de perdre des livres, quels qu’ils soient. Le roi Robert de Sicile dit: «Les vies des hommes, leurs jugements, leurs inclinations et leurs volontés divergent; mais moi je jure que l’étude des lettres m’est plus agréable et bien plus chère que mon royaume; et si je devais renoncer à l’une ou à l’autre, je renoncerais plus volontiers à la couronne qu’à l’étude des lettres.» Et il n’a pas tort: car il ne peut y avoir de mode de vie plus agréable, ou du moins plus confortable, que de toujours lire et écrire, connaître les découvertes de l’Antiquité, parler du présent avec la postérité, et ainsi faire nôtre tout moment passé et à venir.

C’est pourquoi les livres sont de remarquables objets du quotidien, dont la compagnie familière est agréable (comme le dit justement Cicéron), car ils sont de toute façon utiles et de bonne composition. Ils ne font pas de bruit, ne crient pas, ne volent pas, ne sont ni voraces ni obstinés; ils parlent quand on le leur demande, se taisent quand on le leur ordonne, et sont toujours prêts à obéir; on n’entend d’eux que ce que l’on veut, et autant qu’on le veut, et on en ressort plus savant. Cette connaissance et cette érudition profitent à leurs admirateurs, car elles transmettent tout à tous: elles apportent la modération aux jeunes, la consolation aux vieillards, la richesse aux pauvres, la distinction aux riches. Car elles détournent de l’immodération la jeunesse qui a tendance à s’égarer; elles adoucissent les désagréments de la vieillesse par une consolation honorable; elles font office de nourriture pour les pauvres, car les érudits ne sont pas dans le besoin; et elles embellissent la fortune des riches. Cet aspect agréable des livres, cette utilité des auteurs poussa autrefois les empereurs, les rois et les princes, ainsi que les hommes riches, les amateurs des belles-lettres, à fonder des bibliothèques et à diffuser les œuvres, les travaux et les conseils des hommes savants pour aider la postérité.

Ceux qui se soucient pieusement, aujourd’hui encore, de procurer et de construire une bibliothèque publique et privée semblent donc, par leur louable entreprise, vouloir rendre service à la République des Lettres et servir les intérêts communs de la patrie.

Mais à ce stade se présentent trois questions principales à examiner et à traiter, parce que la cause et l’affaire ont de l’importance, et aussi pour être clair et agréable:

1/ Que répondre à ceux qui pourraient, comme souvent, désapprouver et entraver ce genre d’entreprise, la fondation d’une bibliothèque, estimant qu’elle n’est pas nécessaire?

2/ À partir de quelques œuvres des auteurs anciens et modernes, il faut montrer pour quelle raison les savants se sont autrefois appliqués avec tant de zèle, de soin et d’efforts à promouvoir et à diffuser le savoir, la vertu et la sagesse grâce aux bibliothèques, et pourquoi aujourd’hui encore beaucoup d’hommes bons s’y consacrent.

3/ Il faut examiner d’un peu plus près le sérieux motif que nos adversaires papistes, en ces temps affreux de guerres et de persécutions qu’hélas nous vivons, nous offrent pour réaliser ce projet.

En ce qui concerne le premier point, voici plusieurs arguments qu’on entend partout:

1/ On dit qu’il n’est pas nécessaire de fonder des bibliothèques publiques à grands frais, car n’importe qui peut facilement, selon ses moyens, se constituer une bibliothèque privée adaptée et qui suffise à ses études. C’est certes vrai, mais la création d’une bibliothèque de ce type profite à certains, alors que la fondation d’une bibliothèque publique facilite les études et bénéficie à toute la République des Lettres, au point de devenir un bien public pour bien des gens, même pour les personnes qui ont peu de moyens, mais qui aiment la littérature et les lettrés, qui grâce à cela peuvent emprunter pour leur usage privé des ouvrages de toute sorte qu’il est difficile de se procurer et qui coûtent cher, surtout les grands formats, et utiliser librement et facilement ce bien commun, comme si c’était le leur propre. En effet, ce qu’un individu n’ose guère entreprendre seul, même pour de modestes acquisitions, plusieurs l’entreprennent, le poursuivent et le réalisent avec succès ensemble, aussi pour de grandes acquisitions, même si cela coûte davantage. Il en découle que ceux qui, en plus des bibliothèques privées et personnelles, œuvrent à la création de bibliothèques publiques et communes, financées par un grand nombre de personnes, ouvertes et utiles à chacun des contributeurs, rendent un service glorieux et utile à l’Église et à l’État. Ainsi, comme pour tout le reste, que tout soit commun entre les bons amis.

2/ On objecte que l’étude excessive des belles-lettres et la lecture des auteurs détournent trop de l’entretien et de l’exercice des armes et des entraînements militaires aujourd’hui si nécessaires, et qu’en outre les combattants deviennent inaptes à la guerre à force de lire, comme autrefois certains des Germains qui, sous l’empereur Gallien, n’étaient pas encore passés de l’état sauvage à la civilisation; alors qu’ils avaient pris Athènes, ils empêchèrent leurs compagnons de brûler un tas de livres sur l’agora en disant qu’il fallait laisser les livres aux Grecs, car tant qu’ils s’y consacraient, ils seraient incapables de combattre. Mais ce n’est pas du tout le cas. Les entraînements militaires méritent certes un éloge, et un éloge prononcé, puisque toutes nos études, notre patrie et notre liberté sont défendues et protégées par la vertu guerrière, et que nos arts et nos études se taisent, sont silencieuses et se figent dès que surgit un soupçon de trouble. Les études aiment le calme; voilà pourquoi les lois sont silencieuses durant les conflits armés. Cependant, il est nécessaire que les armes et les entreprises de guerre soient guidées par les conseils des sages et des savants. En effet, comme le dit le très éloquent consul romain Cicéron, les armes ont peu de valeur sur le champ de bataille s’il n’y a pas de sagesse au pays. Sans sagesse, la force et l’homme s’effondrent sous leur propre poids. C’est pourquoi, chaque fois qu’un nouveau roi était proclamé en Israël, on lui remettait tout de suite, avec les emblèmes de la royauté, un livre de loi, pour lui rappeler par ce rite que son pouvoir lui avait été confié et devait être modéré par la sagesse et la piété. Dans les Symboles de Paradin, un personnage transmet le même message. Il est debout sur un globe et tient une épée dans une main et un livre dans l’autre, avec l’inscription: «Les deux font le César», ce qui signifie que c’est grâce à ces deux choses, les armes et la littérature, que Jules César, qui veillait toujours à mener ses affaires debout et avec diligence, est devenu le maître du monde, et que c’est par les mêmes moyens que sont formés les meilleurs dirigeants, les plus compétents. C’est sans doute ce qu’a pensé l’empereur Justinien lorsqu’il a introduit ses Institutions du droit civil par ces mots: «La majesté impériale doit être pourvue non seulement d’armes, mais aussi de lois, afin de pouvoir gouverner en temps de guerre comme en temps de paix.» À ce titre, le poète Horace recommande à l’empereur Auguste,

 

De protéger l’Italie par les armes, de l’orner par les mœurs,

De la corriger par les lois.

 

Car les princes incultes sont semblables à des statues et des colosses qui ont une allure de héros: à l’intérieur, ils sont remplis de pierre, de plomb, de boue. Et c’est pour cette raison que l’Antiquité représentait la déesse de la sagesse, Pallas, en armes: parce que les véritables savants excellent aussi bien dans les arts de la paix que dans ceux de la guerre; ils manient les armes, mènent des batailles et ce n’est pas avec moins de zèle qu’ils lisent ou écrivent tous les jours, vivant dans les livres des Anciens. Écoute l’avis du roi Alphonse sur ce point: lorsqu’on lui demanda à laquelle des deux choses, les livres ou les armes, il devait le plus, il répondit: «Des livres, j’ai appris à la fois les armes et le droit des armes». Par ces paroles, il reconnaissait sagement devoir tout aux livres. Cela rejoint l’éloge de Cicéron, critiqué par les envieux: «Que les armes cèdent à la toge, que la couronne laisse la priorité à la langue», ce qui veut dire que la guerre doit céder à la paix, l’art du commandement militaire à l’éloquence et aux belles-lettres. Quoi? Les anciens Romains ne se sont-ils pas servis des armes et des lois pour conquérir le monde? Ne l’ont-ils pas enchaîné par les armes et conservé par les lois? Végèce dit: «Ce qui est accompli avec courage ne dure qu’un temps, mais ce qui est écrit pour le bien de l’État est éternel.» Et Salluste dit: «Et si la vertu des rois et des généraux était aussi grande en paix qu’en guerre, les affaires humaines demeureraient plus équilibrées et plus constantes; et on ne verrait pas une chose être emportée par une autre, ni tout se transformer et se confondre.»

3/ Il y a en outre des personnes vraiment «amusiques», c’est-à-dire étrangères aux Muses; ce sont par conséquent des péquenots sots, grossiers, inélégants, vulgaires, rustres, incultes et niais, des détracteurs des lettres, des dénigreurs de lettrés; ils partagent l’opinion de Licinius, autrefois empereur des Romains, qui était à peine capable de signer son nom au bas des décrets à cause de son inculture; il qualifiait la littérature de poison et de peste publique, alors qu’il était lui-même la peste et l’abomination du monde. Mais aux personnes de cette trempe, fainéantes et dépourvues de bon sens, aucun conseil avisé ne sera utile; et comme ils sont privés de raison, on ne peut les réfuter par aucun raisonnement, mais on ne peut que se moquer d’eux pour leur folie et leur imbécillité, ou les plaindre, car ils font soupirer l’Église et sont pour elle un désastre.

 

L’art n’a d’autre ennemi que l’ignorant.

 

Il y a un grand nombre de gens comme cela aujourd’hui. Car l’âge d’or des arts est révolu; nous sommes à l’âge de fer, celui des sauvages, pas des amoureux de la vérité. On peut donc s’exclamer à juste titre:

 

Hélas, comme notre époque maltraite les pauvres arts!

 

Ces temps sont très défavorables à la littérature, surtout lorsqu’on les combine aux jugements injustes des hommes. Mais vu la manière dont les choses se passent actuellement, il n’y aura pas besoin d’un édit de Domitien: les belles-lettres partiront d’elles-mêmes en exil. Les ténèbres et la barbarie sont à nos portes; elles se répandent même presque partout en Europe.

4/ On objecte aussi que beaucoup de personnes, fières de posséder une multitude de livres et des ouvrages savants, sont elles-mêmes peu instruites, à l’image de ceux qui veulent être considérés comme des musiciens ou des joueurs d’instruments parce qu’ils ont une cithare et un luth accrochés au mur.

 

À quoi bon avoir tant de livres, si tu ne sais pas t’en servir?

 

Il y en a qui restent tout le temps assis, rivés à leurs livres; s’ils en sont éloignés ne serait-ce qu’un petit moment, il ne sont plus capables de rien. On leur adresse ce reproche bien connu:

 

Si l’écrit périt, le savoir s’en va.

 

Il vaut mieux graver ce que l’on sait et ce que l’on a appris dans son esprit que sur du papier. Et pour éviter de brasser de l’air, il est essentiel de savoir quoi faire à tout moment en lisant les bons auteurs. Un usage ordonné est donc de loin ce qu’il y a de plus fécond dans l’étude des belles-lettres. D’abord, en effet, c’est pour ainsi dire un guide et un directeur des études: il montre ce qu’il faut lire, écouter, apprendre ou écrire, à quel moment et de quelle manière. Ensuite, il distingue les choses à faire et sépare celles qui sont particulièrement nécessaires de celles qui le sont moins. Enfin, par sa beauté, il charme et touche l’esprit des lecteurs et des écrivains, de manière à ce qu’ils persévèrent dans le programme d’apprentissage et d’enseignement qu’ils ont planifié et entrepris, et n’en soient pas détournés par l’ennui ou la lassitude. Mais puisque toute notre entreprise est inutile et vaine sans l’aide divine, il faut accompagner la lecture de nombreux vœux et prières adressés à Dieu, Père de la lumière, de qui descend tout don bénéfique et tout présent pur, afin d’éclairer notre esprit et notre intelligence, pour que nous puissions percevoir correctement ce que nous devons nécessairement savoir, et l’utiliser judicieusement pour la gloire de Dieu et l’édification du prochain. Naturellement, ceux qui changent constamment de lecture sans faire aucun progrès n’ont peut-être jamais tendu correctement leur trame, au point de ne pas pouvoir achever leur tissage avec succès. C’est pourquoi chacun se rappellera d’abord que le début de la sagesse est la crainte du Seigneur, que la piété est utile à tout, que Dieu rend grâce aux humbles, que Dieu est proche de ceux qui l’invoquent, qui l’invoquent dans l’Esprit et la vérité. Si l’on néglige les prières, si l’on aborde cette œuvre avec des mains impures, Dieu se met en colère et retire toute grâce et toute-puissance, au point qu’on ne peut même pas saisir les rudiments de la sagesse. C’est pourquoi,

 

Si tu ne connais pas le Christ, il ne te sert à rien d’apprendre le reste.

 

Sans cela, toute connaissance doit être appelée ruse plutôt que connaissance, astuce et artifice séculiers plutôt que foi en Dieu.

5/ «Mais», dit-on, «beaucoup de savants d’aujourd’hui, toujours accrochés et rivés à leurs livres, n’apprennent et n’étudient que dans leur intérêt personnel; ils ne sont pas plus utiles à la République des Lettres que n’importe quel ignorant; ils ne parlent pas ouvertement, gardent tout pour eux; soit ils sont gonflés d’orgueil, soit ils sont rongés de jalousie.» Mais ces deux comportements sont des erreurs. On appelle cela l’orgueil et c’est un obstacle au progrès. L’orgueilleux est tellement aveuglé par son amour pour lui-même qu’il se croit sage avant même d’avoir effleuré la sagesse des auteurs. Dieu résiste aux orgueilleux. Et ceux à qui Dieu résiste s’épuisent en vain dans toutes les entreprises et réflexions de leur vie, et gaspillent leurs efforts. Les jaloux sont plus malheureux que les autres, car les autres ne souffrent que de leurs propres malheurs. En plus de leurs malheurs, les jaloux souffrent aussi du bonheur des autres, comme Évagoras le rappelle à juste titre. Et le poète dit:

 

Le jaloux se flétrit à la vue des biens d’autrui.

 

Le philosophe Eusèbe disait: «Un homme versé dans de nombreux domaines, mais qui, par malveillance ou jalousie, refuse de partager ses connaissances avec ceux qui le désirent, est semblable à un mauvais récipient rempli de bonnes choses, mais qui se brise avant de montrer son utilité.» Aussi, pour éviter ces deux crimes, il s’agit pour le lettré, pour l’homme déjà imprégné de littérature, d’observer attentivement et soigneusement le contenu et le sujet des auteurs qu’il lit et autour desquels ils ont puisé un thème à traiter, le propos général, l’état du débat, l’intention, la fin et l’objectif, où réside le cœur du problème, ce dont il est avant tout question, ce vers quoi tendent tous les arguments; il doit noter, prendre en compte et peser les mots, le contenu et les formulations, évaluer le style et le fil du discours, examiner et scruter la logique et les raisonnements, imiter, élaborer de nouvelles idées, et enfin présenter et partager les résultats, pour ainsi aider les autres. En effet, de même que la musique jouée en secret ne procure ni intérêt ni plaisir, le savoir gardé secret n’est d’aucune utilité. Pour cette raison, saint Augustin dit: «La douceur de la vérité doit nous inviter à apprendre; et la nécessité de l’amour doit nous contraindre à enseigner aux autres ce que nous avons appris.» Et en réalité, si la sagesse nous était donnée à la condition que nous la gardions secrète et ne la partagions pas avec les autres, nous serions d’avis de la rejeter, comme Sénèque le déclara autrefois. Car la possession d’un bien, même d’un si grand bien, n’est agréable que si on peut le partager. Ainsi, vouloir toujours apprendre sans jamais enseigner revient à vivre uniquement pour soi, jamais pour les autres. Voici le jugement de saint Bernard qui considère avec sagesse les intentions des uns et des autres: «Il y a ceux qui veulent savoir à la seule fin de savoir: leur curiosité est honteuse. Et il y a ceux qui veulent savoir, pour vendre leur savoir: c’est un gain honteux. Mais il y en a aussi qui veulent savoir pour édifier les autres: c’est de l’amour. Et il y en a qui veulent savoir pour s’édifier eux-mêmes: c’est de la sagesse.» Il faut donc s’appliquer à lire les auteurs non seulement pour connaître la vérité, mais aussi pour faire le bien. Une bonne action doit être entreprise pour notre propre bonheur, pour l’édification du prochain et pour son orientation salutaire. Cela, comme tout le reste, nous devons le vouloir pour la gloire de Dieu. En effet, il est clair que nous avons été créés et amenés à la lumière par Dieu, pour aider, par nos études et nos actions, l’Église de Dieu et le genre humain, dans lequel Dieu est reconnu, honoré, invoqué. Mais si par hasard quelqu’un n’a pas une nature ou une force intellectuelle remarquable, ou s’il est moins instruit dans les arts généraux, qui sont comme les clés communes des autres sciences, qu’il poursuive néanmoins son chemin selon ses capacités. Car pour celui qui vise la première place, il est honorable d’atteindre la deuxième ou la troisième. Gerson dit: «Si tu ne peux pas transporter de grandes piles de livres à l’autel de l’Église, efforce-toi de prendre de petites piles, quelques livres, ou au moins un, pour ne pas te présenter sans rien dans la demeure du Seigneur, même si tu n’as que des poils de chèvre ou deux petites pièces.» Et encore: «Je m’efforcerai, à partir des bonnes découvertes et connaissances d’autrui, d’assembler avec mes mots, selon mon ordre, un rayon de vérité, comme les abeilles, par un art propre et avec mes propres moyens.»

Mais les études de lettres, la lecture des auteurs, la connaissance de l’histoire, etc., nécessitent bien des efforts, beaucoup de temps, des frais non négligeables et une grosse fortune. Oui, c’est ainsi. Et par ces mots, tu recommandes, tu ne critiques pas ce que tu ne saisis pas correctement ou n’aimes pas. Le philosophe Métroclès avait raison sur ce point, lorsqu’il a dit: «J’ai acquis certaines choses avec de l’argent, comme des maisons, des champs et des biens de ce genre; d’autres avec du temps et de l’application, comme les arts libéraux.» Et c’est bien vrai, car comme le dit l’ancien adage, les divinités, c’est-à-dire les Muses, vendent leurs biens et leurs dons aux efforts, c’est-à-dire à ceux qui en font. D’où ces mots d’Horace:

 

Le jeune garçon qui désire atteindre le but visé

A beaucoup enduré et agi, a sué et grelotté.

 

Pourtant, l’effort lié aux études est aussi appelé loisir, comme le disait Scipion l’Ancien chez Cicéron, lorsqu’il était libéré de ses obligations militaires et se consacrait aux lettres; il n’avait jamais moins de loisir que quand il avait du loisir. Il comprenait que ce temps ne lui était pas accordé pour le loisir ou les plaisirs, mais pour réfléchir intensément à la manière de bien servir l’État. En revanche, celui qui ne sait pas utiliser ce loisir a plus de souci pendant son loisir que pendant son travail. Que le loisir t’occupe donc, mais pas celui qui est relâché et inactif, paresseux et inerte, mais celui qui témoigne à la postérité que tu as fait quelque chose, même quand tu n’as rien fait. Voilà pour le premier point.